FORME ET STYLE
À ART SUMÉRIEN À
| ART ROMAN
PAR
JURGIS BALTRUSAITIS
LIBRAIRIE ERNEST LEROUX
DU MÊME AUTEUR
ÉTUDES SUR L'ART MÉDIÉVAL EN ARMÉNIE ET EN GÉORGIE,
Paris, 1929.
LA STYLISTIQUE ORNEMENTALE DANS LA SCULPTURE ROMANE,
Paris, 1931 (Prix Bordin, Académie des Beaux-Arts).
Les CHAPITEAUX DE SANT CUGAT DEL VALLÈS, Paris, 1931.
FORME ET STYLE
ESSAIS ET MÉMOIRES D'ART ET D’ARCHÉOLOGIE
ART SUMÉRIEN
ART ROMAN
par Juris BALTRUSAITIS
Docteur ès Lettres
PARIS
LIBRAIRIE ERNEST LEROUX
28, RUE BONAPARTE, 28
MCMXXXIV
INTRODUCTION
2f
Le problème des rapports de la sculpture romane et des
arts orientaux a retenu depuis longtemps l’attention des archéo-
logues et des historiens. Dès 1860, Springer soulevait la question
. des relations entre les tissus de l’Orient et les motifs du Moyen
‘Age occidental. Courajod, et, plus récemment, MM. Mâle et
Marquet de Vasselot ont poussé plus loin les recherches. L’iden-
_ tité de certains thèmes iconographiques et la parenté de certains
sujets qui se retrouvaient à la fois sur les broderies sassanides,
byzantines et coptes, sur les ivoires musulmans et les objets
d’orfèvrerie ont permis -d’établir la continuité d’un mouvement
qui nous ramène parfois aux sources primitives des cultures de
l'Asie. M. Pottier a retracé l’étonnante histoire d’une bête qui,
née à une époque et dans des régions bibliques, réapparaît plu-
sieurs fois dans des milieux et des temps divers, pour revivre
après des millénaires, pareille à elle-même,identique dans tous
_ ses éléments, sur un relief d'église romane. Tout récemment,
M. Bernheimer a repris ces questions et essayé: d'établir les
étapes de formation du bestiaire roman tout entier. En étudiant
les arts barbares, M. Bréhier a envisagé la possibilité de les
considérer comme un lien entre les décorations du xxre siècle et:
les créations des arts asianiques. M. Strzygowski a construit de
vastes systèmes sur les rapports du monde occidental et du
monde de l'Orient. Toutes ces études, bien d’autres encore
6 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
ont montré des contacts et des rapports soit isolés, soit continus,
entre les motifs de l’art roman et ceux de l’Asie ancienne. Elles
ont ouvert la voie à de nouvelles recherches qui s’élargissent et
s’approfondissent à mesure qu’on acquiert une connaissance
plus complète des cultures du vieil Orient. Des publications
d’ensembles documentaires et des synthèses historiques, comme
celle du Dr Contenau, apportent des données qui ne pouvaient
laisser indifférents les médiévistes et qui permettent de compléter
la matière, parfois même de renouveler la question.
Les origines orientales de la sculpture romane peuvent se
présenter sous plusieurs aspects. Il y a d’abord coïncidence de
quelques thèmes et de motifs, il y a aussi le problème des styles
et de la technique créatrice. Tout processus « d'influence » est
excessivement complexe. Les éléments d’un art ne se trans-
mettent pas passivement d’un groupe de monuments à l’autre.
Il y a choix, interprétation, adaptation. Introduits dans un
autre monde, ces motifs ne restent pas sans changement. Ils
s’enrichissent à leur tour, se transforment souvent et s’incor-
porent dans un autre cycle. Les contacts extérieurs entre deux
univers difiérents sont précédés par des liens plus intimes, plus
secrets et plus profonds qui préparent la pénétration des formes
et qui la conditionnent. Il ne suffit donc pas de constater la
simple transmission d'images isolées. Ce qui importe surtout,
c’est d'établir non seulement les ressemblances extérieures entre
deux répertoires artistiques, mais aussi l’analogie et la filiation
des procédés qui les ont engendrées.
Nous nous sommes attaché à n'étudier qu’un aspect de
cette vaste question : les origines de la stylistique ornementale
dans la sculpture romane, telle que nous l’avons définie dans
un ouvrage récent. L’examen de la morphologie des reliefs du
xri® siècle et le résultat d’un certain nombre d’observations
INTRODUCTION 7
faites en Transcaucasie d’une part, d’autre part la présence en
Occident d’un grand nombre de thèmes nettement orientaux
et qui semblent étroitement liés à la technique de l’ornement,
nous ont naturellement conduit vers les sources connues des
anciens arts d'Orient. Nous publions ici le résultat de cette
enquête.
En examinant les manifestations primitives de l’art asia-
nique nous avons cru reconnaître non seulement l'élaboration
première de figures fréquentes dans le Moyen Age, mais aussi
la formation de tout un ordre de pensée qui, en se renouvelant
à plusieurs reprises, renaît et se développe, avec un singulier
éclat, dans l’art roman. Plusieurs détails et des nuances de style
semblent aussi insister sur des rapports profonds entre deux
mondes divers. Cette parenté morphologique de deux groupes
de monuments séparés par un tel écart, a compliqué l’aspect
historique du problème. Il a fallu rechercher les voies par les-
quelles auraient pu s’établir les contacts et il est toujours délicat
de faire intervenir la notion d'arts intermédiaires : ici elle
s’imposait car ces arts ne nous manquent pas, bien au contraire,
mais ils n’ont pas tous la même valeur dans la propagation des
formes. Ils ont chacun leur sens et leur unité, et d’autre part,
si on les considère dans leur ensemble, on constate qu'ils sont
moins riches que les arts entre lesquels ils servent de trait
d'union. C’est une suite d'expériences et de mouvements variés
qui s’enchaînent différemment et qui apportent jusqu’à l’époque
romane les débris d’un monde lointain. Tout en ayant chacun
un rôle précis dans la formation de la sculpture du xr1® siècle,
ils n’expliquent pas encore l’ampleur de tout son développe-
ment. La genèse des figures ornementales romanes est plus
complexe. Il y a filiation de certaines techniques. Il y a aussi la
renaissance d’un style. Mis en contact avec les fragments d’un
#,
“
8 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN ‘
+
art ancien, le sculpteur roman a saisi par une intuition d’artiste
l’ordre qui les détermine. Il l’a reconstruit et il l’a adapté à
ses propres besoins. Et cette résurrection d’une stylistique est
due ici non seulement aux liens extérieurs des éléments, mais
aussi à un accord interne entre deux systèmes. ..
7:
; CHAPITRE PREMIER
ANALOGIE DES PRINCIPES
I. Stylistique ornementale de la sculpture romane. — II. Stylistique ornementale
des arts primitifs de l'Asie occidentale.
Dans la sculpture romane, l’étude de la composition nous
révèle une sorte de contraste dans la vie des formes : variété des
images, uniformité des éléments. Ces reliefs au décor exubérant,
ces monstres, toute cette humanité et toute cette faune dont la
poétique paraît résider dans la fantaisie de la fable obéissent à
un ordre constant. Une contradiction frappante oppose la richesse
chaotique de la matière figurée et la stabilité des formes où
. cette matière prend corps. C’est cette contradiction qui nous a
frappé d’abord. Nous en avons cherché la cause et nous avons
été amené à définir la technique d’un style.
Une analyse attentive de la morphologie romane a permis
de relever dans le désordre apparent des figures, non seulement
des schémas de composition inspirés par la géométrie architec-
turale, mais aussi tout un système de formes plus complexes
et plus secrètes. C’est la géométrie ornementale qui dirige le
mouvement des images et qui rythme la variété de leur jeu.
Des rinceaux, des palmettes, les motifs les plus divers inter-
viennent dans l’ordonnance des reliefs. Ils fixent les proportions,
la place, le contour et les axes des personnages et des bêtes.
: 2
10 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
Cette structure ornementale qui prend ici la valeur d’une
formule abstraite a sa règle propre. Toute la gamme des figures
est déduite d’un seul motif prototype, la courbe de rinceau,
que nous avons désignée par le nom de motif I (1). En multi-
pliant, en distribuant ses dessins de différentes manières, en
les superposant, en les juxtaposant, en les entrecroisant, on
obtient un répertoire d’une singulière richesse. Certains motifs
prennent dans la composition imagée une importance de pre-
mier ordre : le motif formé par la réunion symétrique de deux
rinceaux par leur bout, ce qui donne un dessin pareil à l’as de
cœur (motif II); celui-ci qui se compose des mêmes éléments
réunis par leurs courbes extérieures, formant ainsi la figure
ramifiée d’une palmette (motif III) et quelques dérivés plus
complexes des mêmes ornements.
Ces schémas constituent les principales formules de la
composition historiée. Hommes, bêtes, monstres, objets s’ins-
crivent dans leurs courbes. Ils se combinent selon les mêmes
règles, leurs lignes dessinent les mêmes motifs. Le système abs-
trait qui crée la série des ornements renaît dans la sculpture en
y laissant apparaître non seulement des formes décoratives, mais
aussi de nouvelles formes figurées.
Cette répétition constante n’entraîne pas la monotonie des
images. Tout un kaléidoscope de visions se meut et se renouvelle
dans le réseau des mêmes lignes. L’ordonnance impersonnelle
du dessin ne limite pas la fantaisie de l'artiste, au contraire, elle
l’excite et elle l’engage à faire de nouvelles recherches. Il y a une
force féconde dans le contraste entre l’uniformité des lignes et
la variété thématique.
Tels sont les principes généraux de la stylistique d’un grand
(1) Baltruëaitis, La siylistique ornementale dans la sculpture romane. Paris, 1931.
ANALOGIE DES PRINCIPES 11
nombre de reliefs romans. Il est remarquable de constater les
mêmes règles dans un autre ensemble de monuments, plus ancien.
Parmi de très nombreux objets de l’Asie Antérieure qui se rat-
tachent à l’art sumérien beaucoup présentent non seulement
les mêmes combinaisons nées du même principe, mais très sou-
vent des motiis et même des figurations à peu près identiques.
L'art de l'Orient pratiquait déjà depuis la plus haute
antiquité la composition géométrique des figures. Dès son
début, il connaît la valeur créatrice des formes abstraites et
ses premiers motifs sont tous issus de leur combinaison. Un
groupe très important de céramique trouvé d’abord à Elam,
Tépé Moussian et à Suse et dont les découvertes des dernières
années ont révélé le rayonnement sur presque tout le territoire
de l’Asie occidentale, du golfe Persique, de Persépolis et de la
Mésopotamie jusqu’à la Haute-Syrie, est tout imprégné de cette
technique. La décoration de cette céramique que M. Pottier (1)
désigne sous le nom de premier style de Suse (style I) repose
exclusivement sur des figures géométriques, triangles, losanges,
Zigzags, cercles concentriques, chevrons, croix à branches égales,
croix en X, svastika, damier. En outre, on trouve déjà la tresse
qui aura plus tard un si grand développement dans certains
arts d'Orient et d'Occident. Une science déjà très sûre et complexe
y développe la variété des motifs. Elle ne se limite pas à des
figures abstraites. Elle s'applique au végétal (rameau, arbre,
feuilles, rosaces), à l’animal (échassiers, oiseaux volant, bou-
quetins, lézards, etc.) et même à l’être humain. Tous s'inscrivent
dans le cadre du décor géométrique général. Ils n’échappent pas
non plus à l’ordonnance de la forme ornementale.
La forme abstraite et l’image vivante s’unissent dans le
(1) Céramique peinte de Suse et petits monuments de l'époque archaïque, Mémoires de la Délé-
gation en Perse, XIII, Paris, 1912.
12 | ART SUMÉRIEN, ART ROMAN +
..
"4
>
…
même dessin. Les cornes agrandies du bouquetin décrivent un
cercle, son corps simplifié deux triangles réunis à leur sommét.
Des oiseaux aux cous démesurément allongés constituent une .
série de zigzags. Un procédé géométrique rigoureux déforme
et recompose l’image vivante. Il la soumet à la régularité des
figures. Les personnages et les bêtes prennent un aspect para-
doxal, ils deviennent eux-mêmes géométrie. Le besoin de
symétrie et d'unité engendre des monstres bicéphales : deux
bouquetins sont unis en un corps à deux têtes. La recherche de
la répétition multiplie les membres des quadrupèdes, ce qui
donne l’animal-peigne, une sorte de mille-pattes fantastique.
L’être humain subit le même traitement. On supprime sa
tête, on modifie l’aspect de ses membres et de ses débris ana-
tomiques on compose des figures ornementales variées. L'artiste
répète plusieurs fois les triangles du tronc et des bras en les
superposant et en les alignant, et crée ainsi une image nouvelle.
Les jambes et les bras détachés du corps constituent, eux aussi,
de curieux ornements. Rien ne peut se soustraire à cette
métamorphose.
Ces figures qu’on retrouve aussi dans le style I bis de Suse
et dans le style II ont posé le problème de l’origine de cette
singulière technique. On s’est demandé si la spéculation abstraite
avait suivi ou précédé le décor vivant, si l'artiste avait
commencé par tracer des courbes et des angles ou par dessiner,
d’une façon hésitante des personnages et des bêtes, plus tard
durcis. ,
Si importante qu’elle soit pour l’origine des arts asiatiques,
cette question est pour nous secondaire. Que la figure géomé-
trique ait été d’abord imposée à la forme vivante (1) ou qu'elle
eo
(1) Cf. Pottier, Les vases peints de l'acropole de Sgse Délégation en Perse, t. XIII, p. 39 et 40.
+ t#,
cs
te
'
Lo LL
Ne , A
| ”. nn ss,
L 4 : | %, + CRT
à ANALOGIE DES PRINCIPES ni 13
, 7e À . Led i
y ait été découverte spontanément (1) ou même ce ce traite-
ment, comme certains auteurs le prétendent (2) ait la valeur
d’une écriture symbolique, la seule chose à retenir pour nous,
dans ce cas, c’est “la collaboration étroite entre l’abstrait et
l’animé. Ce qui nous intéresse, c’est que dès la: période la
plus ancienne de la civilisation ‘asianique, on retrouve les
éléments d’un style qui sait donner des formes impersonnelles
et schématiques à toute la variété de la vie, qui compose et
combine les corps des personnages et des . bêtes comme des
figures géométriques et qui déforme la matière imagée.
xest en se basant sur ces principes quê se développe tout
un groupe de monuments de l’Asie ancienne. Annoncés déjà’ par
le premier style de Suse, ces différents arts se présentent avec
une remarquable unité, tout en gardant. une variété intérieure.
L'art sumérien et tous les arts qui en découlent travaillent sur
le même fond. Ils perfectionnent ou nuancent certains éléments,
mais restent fidèles à un répertoire qu'ils respectent religieu-
sement et qu'ils apportent presque intact jusqu’à une époque
moins reculée (3).-Certaines de ces formes, dont le mécanisme
est plus complexe et plus secret, que. le prémier décor de Suse
attirent particulièrement notre attention. On y retrouve le
même vocabulaire et le même système de figures dont nous
avons suivi le développement dans la sculpture romane, les
mêmes motifs semblent y naître et se combiner en vertu du
même principe. Ils s’enchaînent avec la même rigueur, se
modifient selon les mêmes règles, créant un répertoire sur
plusieurs points semblable sinon identique. ,
(1) Frankfort, Studies in Early Ba ofthe near East, Fonds R. Anthropological Institute,
1924. ,
(2) A. Hertz, Le décor des vases de Suse jé l'écriture de P'Asie antérieure, Revue archéolo-
gique, Paris, 1929. A
(3) Pour l'unité des arts asianiques,. voir (Cactenans Manuel d'archéologie orientale, Paris,
1927411; D: 1397.
CHAPITRE II
RÈGLES ORNEMENTALES DANS LES ARTS ANCIENS DE L'ASIE
ET DANS L'ART ROMAN
Animal en rinceau. — Entrecroisement du motif. — Dédoublements symétriques.
— Monstres à doubles corps. — Monstre bicéphale. — Différents types de
composition. — Composition en tresse,
La composition des animaux suit souvent le même dessin
dans la sculpture romane et dans les arts de l’Asie. Qu'il s’agisse
de l’oiseau (1) (fig. 1), du quadrupède (2) (fig. 2) ou d’une bête
fantastique (3) (fig. 3 et 4), leur corps obéit à la même courbe.
Le tronc se dresse, le cou s’étire, se replie en arrière ou en avant.
Ils s'inscrivent tous dans la même silhouette qui traduit le
par cours d’un rinceau (4).
On retrouve en Occident et en Orient, non seulement le
(1) Exemples-types d'oiseaux, en Occident : La Charité-sur-Loire (Nièvre), Sant Cugat del
Vallès (Catalogne), Vouvant (Vendée) ; en Orient : cylindre de Suse, Louvre, cf. Delaporte,
Catalogue des cylindres orientaux, Paris, 1920, pl. 26, n° 9, cylindre de Cappadoce, Delaporte, ibid.,
pl. 124, n° 1e.
(2) Exemples-types de quadrupèdes, en Occident : Aulnay (Char.-Inf.), Lund (Suède), Milan,
Pavie (Italie), Ripoll (Catalogne) ; en Orient : fragment de bitume provenant de Suse, Louvre,
cf. Pottier, Mémoires de la Délégation en Perse, XIII, pl. XXXV, fig. 6 ; cylindre syro-hittite,
B. N., cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, n° 464 ; cylindre cappadocien, Louvre,
cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, pl. 124, n° 1e; un côté de l’étendard d’Our, cf.
Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 939.
(3) Exemples-types de bêtes fantastiques, en Occident : Poitiers (Hte-Vienne), Saint-
Jacques de Compostelle, Villagrassa (Espagne), Modène (Italie) ; en Orient, cylindre d'Agadé,
Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, pl. 4, n° 1 ; cachet assyrien, Louvre
cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, 11. Acquisitions, pl. 90, fig. 9.
(4) Nous désignons ce motif sous le nom de motif I.
i. SU .
Ca # de : bte ..
Êe. 4 ART. SUMÉRIEN, ART ROMAN
2, D: :
a b .a S, b
k LA
Fig. 1. — a) Détail d'une empreinte de Fig. 2 — a) Détail d'un HT ent de
cylindre cappadocien. Louvre ;*b) Détail d'un bitume sculpté de Suse ; b) Détail "un relief
‘* chapiteau de la Charité-sur-Loire. de la cathédrale de Lund. d,
a LU PRES j a b
Fig. 3. — a) Détail d'un cylindre. B.-N. ;°2 Fig. 4. — _'a) Détail d’un cylindre. Epoque
b) Détail d'un chapiteau de HibolL «d'Agadé. Louvre ; ; b) Détail d’un relief de
, d; Miieresse Le
v
le
à
»
même schéma général, mais souvent aussi les mêmes détails
anatomiques, les mêmes bêtes. Ainsi, la sirène mi-poisson,
mi-homme se retrouve à la fois sur plusieurs cachets (1) et à
Saint-J acques de Compostelle, Ripoll (fig. 3 b), Vézelay ; le’qua-
drupède. dont le corps se termine par à une queue de Les ou
(1) ct. \ HER Recherches s sür Ja glyptique orientale; t: In, L. Paris, 1883, fig. 32-34 ; Delaporte,
Catalogue des cylindres orientaux de la B. N., Paris, 1910, PL XXXV, fig. 543 a.
… : da +
7:
* «
. 2 .#,2
Le Nes ee
RÈGLES ORNEMENTALES 17
de serpent sur un cachet assyrien (1) ainsi qu’à Poitiers et à
Modène. Le quadrupède à tête humaine, si fréquent dans l’art
asiatique réapparaît à Villagrassa en Espagne (fig. 4 b). Bien
d’autres exemples d’animaux en rinceau peuvent être aussi
identifiés.
La composition se complique souvent par l’entrecroisement.
@ à ©
Ÿ 2
©
Fig. 56. — a) Détail d’une plaque de coquille de Tello. Louvre ; b) Détail d’une plaque de
coquille de Tello. Louvre ; c) Détail d’un chapiteau de Lund.
Sur une plaque de coquille de Tello (2), un bouc se combine
avec un rinceau. La bête-rinceau voisine avec un ornement
non déguisé qui donne la clef de sa composition (fig. 5 a). Sur
une autre plaque de coquille de même provenance et de la
même époque (3), le rinceau se développe à son tour en bête ;
c’est un lion qui attaque un taureau (fig. 5 b). Ce thème de
bêtes entrecroisées se répète constamment. Des lions (4), des
(1) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, II. Acquisitions, Paris, 1923,
pl. 90, fig. 9.
(2) Louvre, cf. Heuzey, Catalogue des antiquités chaldéennes, Paris, 1902, p. 393.
(3) Louvre, cf. Heuzey, ibid., p. 389.
(4) Cylindre susien du vase « à la cachette », Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres
orientaux, pl. 30, n° 5 ; sceau du patesi de Tello, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale,
fig. 415.
3
18 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
taureaux à tête humaine (1), un lion et un taureau (2), divers
quadrupèdes (3) (fig. 6 a) décrivent souvent la même figure en X.
Leur relief prend parfois une forme monumentale. À Ispahan,
dans le palais des Quarante colonnes (Chehel Sutun), il apparaît
2
a b
Fig. 6. — a) Détail d'une empreinte de cylindre cappadocien. Institut archéologique de
Liverpool ; b) Relief d'un chapiteau de Wartburg.
sur les bases du portique et il est remarquable de constater
que jusqu'au xvii® siècle ce motif engendré aux temps pré-
historiques garde son intégrité.
L'art roman utilise le même schéma. À Lund, une bête
s'entrecroise avec un rinceau (fig. 5 c). Nous voyons les deux
animaux en X, à Ripoll, Valence, Klosterrath et à Wartburg
(fig. 6 b). M. Mâle (4) insistant sur l’origine orientale de ce thème,
cite le trumeau de Moissac et la miniature de l’Évangéliaire de
Saint-Martial de Limoges (5), M. Bernheimer (6) le chapiteau
(1) Cylindre de la B. N., cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, pl. XIII, fig. 153.
(2) Cylindre du Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, pl. 4, n° 1.
(3) Institut archéologique de Liverpool, empreinte de cylindre sur tablette cappadocienne,
ct. Contenau, Glyptique syro-hittite, Paris, 1922, n° 6.
(4) L'art religieux du XIIe siècle en France, Paris, 1922, p. 359.
(5) Cette miniature a été comparée avec le chapiteau de Wartburg par Diepen, Die roma-
nische Bauplastik in Klosterrath, Würzburg, 1926, pl. LXXXVII, fig. 7 et 8.
(6) Romanische Tierplastik und die Ursprünge ihrer Motive, München, 1931, pl. XXVII.
RÈGLES ORNEMENTALES 19
du musée d'Angoulême. L'ancien thème sumérien se retrouve
encore chez Villard de Honnecourt, accompagné d’une combi-
naison de triangles. Coïncidence ou survivance technique, ce
fait montre qu’en plein xrrre siècle le même thème est traité
a b
Fig. 7. — a) Détail d’une empreinte de Suse ; b) Détail d’un chapiteau de Tarragone.
de la même manière et que l’entrecroisement des lions est une
application de la géométrie ornementale.
Les bêtes à demi-dressées peuvent être composées dif-
féremment : selon le motif en as de cœur, formé par deux rin-
ceaux symétriques par rapport à un axe central et dont les
extrémités se joignent (motif II). On le trouve sur un cylindre
archaïque de la collection de Clercq (1) et sur plusieurs autres
cachets (2). Cette formation se répète avec les animaux-rinceaux.
Des taureaux (3), des cerfs (4), des sirènes (5) s’affrontent ou
(1) Cf. de Clercq et Menant, Catalogue de la collection de Clercgq, I, Paris, 1888, fig. 39.
. {2 Cf. Contenau, Glyptique syro-hittite, pl. XVI, fig. 108 ; pl. XXXII, fig. 214 ; pl. XXXVIII,
g. L2
(3) Louvre, empreinte de Suse, cf. Legrain, Délégation en Perse, XVI, fig. 313.
(4) Cf. Legrain, ibid., fig. 138.
(5) Cachet de la B. N., cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, pl. XX XVIIH, fig. 632.
20 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
s’adossent selon le contour de cet ornement. L'arbre sacré figure
souvent l’axe médian (fig. 7 a). Sur une empreinte de cylindre
archaïque de Suse (1), il est remplacé par les queues dressées
et enlacées en tresse des lions adossés (fig. 8 a). Cette compo-
sition de deux animaux symétriques par rapport à l’axe central,
et dont les extrémités tendent à se rejoindre, engendre une
image fantastique. Les deux têtes arrivent à se réunir et un
monstre à double corps et à tête unique apparaît. Sur une
pierre gravée de Mycènes, les lions de Suse deviennent une
bête chimérique à pattes et corps multiples (2); sur une tablette
de Kerkouk (3), deux cerfs se fondent en un seul animal (fig. 10 a);
sur un sceau de la Bibliothèque Nationale (4) (fig. 9 a), les
sirènes affrontées ont une tête commune. La formation des
monstres suit les mêmes étapes dans la sculpture romane. C’est
aussi la fusion des têtes des animaux symétriques qui crée une
anatomie fantastique (5). 11 ne s’agit pas seulement d’une
parenté technique. Plusieurs indices montrent quelque chose de
plus qu’une simple coïncidence de procédé. À Tarragone, les
cornes de bouc gardent absolument la même forme allongée
(fig. 7 b). Les lions de Suse, aux queues tressées réapparaissent
à Lescure, à Moissac (fig. 8 b), à Ripoll ; le monstre du cachet
de la Bibliothèque Nationale, à Ripoll (fig. 9 b). On retrouve
la bête à la fois quadrupède, oiseau et être humain. L'arbre
sacré, le hom, persiste souvent, devenant parfois, comme à
(1) Exemple de la p. 19, note 3.
(2) Cf. Pottier, Histoire d'une bête, Revue de l'Art ancien et moderne, 1910, t. II, p. 428, qui
dit ignorer jusqu'alors les exemples asiatiques de cet animal tout en supposant leur existence.
(3) Louvre, cf. Contenau, Les tablettes de Kerkouk, Babiloniaca, 1926, n° 110.
(4) Cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orieniaux, fig. 631.
(5) Parmi de nombreux exemples d'animaux symétriques, on peut citer : Angers (M.-et-L.),
La Charité-sur-Loire (Nièvre), Châteauneuf-sur-Charente (Charente), Fénioux (Char.-Inf.),
Morlaas (B.-P.), Sens (Yonne), Ripoll, Tarragone (Catalogne). Le monstre déjà formé se
trouve à La Charité-sur-Loire, Elne (P.-0.), Lescure (Tarn), Lichères (Charente), Corneillat-
de-Conflent (P.-0.), Gérone (Catalogne), Moissac (T.-et-G.), Milan, Pavie (Italie), Ripoll (Cata-
logne), Saintes (Char.-Inf.), Saint-Benoît-sur-Loire (Loiret) et à Vézelay (Yonne).
+
LS +
RÈGLES ORNEMENTALES
CE
b
Fig. 8. — a) Détail d’une empreinte de Suse. Louvre ; b) Relief d’un chapiteau de Moissac.
Fig. 9. — a) Détail d’un sceau de la B.-N. ; b) Relief d'un chapiteau du portail de Ripoll.
Saintes, un simple ornement. A Pavie (fig. 10 b), au portail
nord de Saint-Michel, revit sous une forme monumentale le
cerf de Kerkouk. ;
Le mécanisme de ces métamorphoses est le même en Asie
“et en Europe. Mais la fantaisie de l'artiste ne se limite pas à ces
créations. Il existe d’autres procédés ornementaux. Le dédouble-
ment symétrique de chaque côté de l’axe passant par la tête
CR
=
.
LT] L
22 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
d’un animal donne un monstre à tête unique et à corps double. Le
même dédoublement autour d’un axe passant par le tronc incliné
engendre un corps unique surmonté d’une tête double, compo-
sition qui se retrouve fréquemment. Divers animaux, des
gazelles (1), des lions (2) s’adossent ou s’affrontent, le cou rejeté
CA
Fig. 10. — a) Détail d'une empreinte sur tablette de Kerkouk. Louvre ; b) Relief du portail
nord de Saint-Michel de Pavie.
a
en arrière. Ils se groupent de chaque côté d’un arbre (fig. 11 a) (3)
ou d’un personnage (fig. 12 a) (4).
Rapprochés, ils tendent à s’unir ; sur le cylindre d’argent du
British Museum (fig. 13 a) (5), les poitraïils sont complètement
soudés. Ce monstre bicéphale se trouve sur un cylindre archaïque
de Suse (6), sur plusieurs bronzes du Louvre, et enfin sur le relief
de la « stèle des Vautours » (7) où il est saisi par les serres de
(1) Cylindre du musée de La Haye, nos 21, 40 du cat., cf. Menant, Recherches sur la glyptique
orienlale, t. I, fig. 22.
(2) Cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux de la B. N., pl. XXVII, fig. 391.
(3) Sceau assyrien de la collection Morgan, n° 289, cf. Syria, 1924, pl. XXVI, 2.
(4) Devant de harpe, tombe du roi d’Our, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale,
fig. 945.
(5) Cf. Menant, ouvr. cit., t. I, fig. 29.
(6) Louvre; cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, pl. 29, n° 12.
(7) Cf. de Sarzec, Découvertes en Chaldée, t. II, Paris, 1884-1912. pl. 4 bis.
RÈGLES ORNEMENTALES 23
Fig. 11. — a) Détail d’un sceau assyrien. Coll. Morgan ; b) Détail d'un chapiteau de Saint-
Martin-d'Ainay à Lyon.
in
7 À CS
[k
di
d'Estasy. ” — a) Détail du devant de harpe. Tombe du Roi. Our ; b) Relief d’un chapiteau
l'aigle héraldique de Nin-Girsou. Il se retrouve dans l’archi-
tecture du chapiteau perse (fig. 14 a).
La sculpture romane abonde en exemples de cet ordre.
Les quadrupèdes adossés, inscrits dans le motif III, sont cou-
”
24 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
rants (1). Comme en Asie, ils se groupent souvent autour d’un
personnage (2) ou d’un arbre (3). Les compositions d’Estany
(fig. 12 b) et de Saint-Martin d’Ainay (fig. 11 b) rappellent par
plusieurs points le groupe assyrien et celui d’Our. Les corps des
deux bêtes se confondent sur.plusieurs reliefs (4). Ici, comme
en Asie, surgissent des monstres bicéphales à corps unique
(fig. 13 b). Il est curieux de constater encore non seulement le
CT
a « b
Fig. 13. — a) Détail du cylindre d'argent du British Museum ; b) Détail d’un chapiteau
de Saint-Pierre de Chauvigny.
même aspect de la technique, mais le même traitement dans le
détail. L’empreinte de Suse et les bronzes du Louvre peuvent
être rapprochés du monstre de Saint-Paul-lès-Dax dont les
quatre pattes sont verticales. Des chapiteaux, et en particulier,
un chapiteau de la cathédrale de Doornyck montrent des bêtes
aux pattes repliées, semblables à celles du chapiteau perse,
(fig. 14 b). —"
L’aigle bicéphale est fréquent dans la sculpture romane.
(1) Nous citerons, comme exemples-types, des chapiteaux de Corneillat-de-Conflent -O.
Elñe (P.-O.), Saint-Menoux (Allier), Ripoll (Catalogne), Milan, Parme, Pavie RENTE SOUTArz
heindorf (Allemagne).
(2) Estany (Catalogne).
(3) Saint-Martin d'Ainay de Lyon (Rhône), Parme.
(4) Aoste (Italie), Hagetmau (Landes), Saint-Benoît-sur-Loire (Loiret), Saint-Paul-lès-Dax
(Landes), Milan (Saint-Celse et Saint-Ambroise), Parme, Doornyck (Hollande). :
RÈGLES ORNEMENTALES 25
Sa formation suit les mêmes étapes que celle du monstre à double
tête. Les oiseaux affrontés se trouvent à Fontevrault, à la Cou-
ronne, à Tarragone. À Fontevrault, les corps sont nettement
distincts, à la Couronne, ils se rapprochent ; à Tarragone, les
pattes se touchent ; la fusion est complète à Gensac-la-Pallue,
Moissac, Vouvant, Ripoll. L’aigle à deux têtes et à corps unique
traduit le contour de la palmette qui se retrouve souvent sur
les mêmes monuments.
En Orient, nous retrouvons les aigles affrontés sur une pièce
en or du trésor de Mycènes (1) dont la composition reproduit
certainement une image encore plus ancienne de l'Asie. L’aigle
bicéphale dont le corps unit les deux oiseaux symétriques
est un de ses thèmes préférés (2) et il est important de noter
que chez les Hittites cet oiseau héraldique est souvent sculpté
dans le bloc de l’édifice (3) ou du rocher (4). Il n’est pas ici seu-
lement une image gravée de cachet ou d’un objet précieux, il
est aussi relief monumental.
Ainsi se multiplie et se crée une faune tantôt normale, tan-
tôt fantastique qui envahit les monuments d’Asie et les églises
romanes. À côté des compositions ornementales, on trouve tout
un répertoire d'animaux qui s'affrontent ou s’adossent, se pour-
suivent et s’entre-dévorent, dont la formule échappe à une géo-
métrie nettement lisible. Nous n'’insisterons pas beaucoup sur
ces compositions. Leur origine orientale a été suffisamment mise
en lumière de même que celle du griffon, de la sirène, du taureau
(1) Musée national d’Athènes, salle des antiquités mycéniennes, vitrine 36, n° 689; cf.
A. Evans, The Palace of Minos at Knossos, London, t. I, 1921, fig. 536.
(2) Il est possible que même l'oiseau Imgi du relief en cuivre restauré provenant de Tell-
el-Obeid (British Museum) ait été primitivement bicéphale. Les deux têtes trouvées à peu
près au même endroit semblent le prouver, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, p. 593,
Sans accumuler les exemples de ce thème classique nous signalerons le cylindre d'Our-Doun.
Louvre, cf. Delaporte, Caïalogue des cylindres orientaux, p. 13.
(3) Sculpture de la porte d’'Euyuk, cf. Perrot, Galaïie, pl. 68.
(4) Iasili-Kaia, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, p. 969 et suiv.
26 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
e
à tête humaine, du dragon (1). Un ouvrage récent (2) consacré au
bestiaire roman en a revisé et complété la liste. Nous nous conten-
terons d'ajouter quelques exemples dont la parenté avec l'Asie
est particulièrement frappante.
Un chapiteau du cloître de la cathédrale de Gérone nous
retient par son analogie avec un vase de bronze orné de che-
vaux, provenant de Suse (fig. 15) (3). C’est la même composition
en deux registres, le même dessin, la même distribution. Les
bêtes font saillie aux mêmes places. La qualité plastique du relief
est identique (4). Le lion attaquant un animal à cornes, décorant
un cylindre de Suse (5) se voit aussi à Gérone et à Sant Cugat del
Vallès. Le groupe du lion piétinant un homme sculpté à Babylone,
se retrouve à Sant Cugat del Vallès (6) avec une identité frap-
pante de mouvement, malgré la différence d'échelle.
À Serrabone (P.-0.) et à Parthenay (Ch.-Inf.), on trouve,
sur des chapiteaux, des quadrupèdes fantastiques et des lions
étrangement désarticulés. Leur cou, les pattes de devant et le
tronc n’ont rien d’extraordinaire. Les cous suivent la courbe
du rinceau avec naturel, l’une des pattes s’appuie sur l’astra-
gale, l’autre est levée. Le corps bien équilibré demeure dans la
position horizontale. Ce sont les pattes de derrière qui sont
anormales. Dressées toutes les deux en l’air comme une queue,
elles ne se posent pas sur le sol pour soutenir le corps mais
s’accrochent au tailloir. Elles sont symétriques au col. Cette
(1) Mâle, L'art religieux du XIIe siècle en France, Paris, 1922, p. 332 et suiv.; Marquet de
Vasselot, Les influences orientales, dans l'Histoire de l'Art d'André Michel, t. I, livre Il, 1921,
p. 882.
(2) Bernheimer, Romanische Tierplastik und die Ursprünge ihrer Motive, München, 1931.
Cf. notre article dans la Revue de l'Art Ancien et Moderne, avril 1933 : Art sumérien, art roman.
(3) Louvre, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 632.
(4) La seule particularité du chapiteau de Gérone consiste dans une frise végétale qui rem-
place les bêtes du premier registre.
(5) Cf. Legrain, Délégation en Perse, XVI, pl. X, fig. 176.
(6) Cf. Baltrusaitis, Les chapiteaux de Sant Cugaï del Vallès, Paris, 1931, fig. 86.
EP IA LE ST (Dex.
®
a D'après Sarre b D'après Diepen
Fig. 14. — a) Chapitcau perse ; b) Chapiteau de Doornyck
a C1. À. Ph. M. H. b Phot. Baltrusaitis
Fig. 15.— a) Vase de bronze provenant de Suse, Louvre ; b) Chapiteau de Gérone
RÈGLES ORNEMENTALES 27
attitude peut s'expliquer par l’iconographie de plusieurs cachets
sumériens qui montrent le combat de Gilgamesh (1) et du lion.
Le héros saisit et étreint la bête. Ses pattes de devant restent
appuyées sur le sol mais les pattes postérieures se dressent et se
désarticulent. L’attitude paradoxale de l’animal de Serrabone
est déjà esquissée. Elle se précise sur d’autres cachets (Louvre) où
la bête isolée garde le mouvement de la lutte. Convulsé sans raison,
son corps se fige et se raidit. Il perd son élan et de la fougue du
combat il ne reste que le détail des pattes dressées dont l’icono-
graphie est conservée jusqu'aux compositions de la sculpture
romane.
Le vase de chaque côté duquel s’affrontent symétriquement
des griffons (2) est comme l’arbre sacré un des thèmes habituels
du décor roman (3). Ces animaux affrontés tendent à s’unir et
à se transformer comme les animaux-rinceaux. Ils se rapprochent
de l’axe médian et finissent par se confondre. M. Pottier (4),
en étudiant ce dédoublement cite une curieuse amphore du
Louvre, reproduisant une bête de l’Asie ancienne. Aux compa-
raisons qu'il emprunte à l’art roman (Le Mans, N.-D. du Pré)
on peut ajouter Pavie et Poitiers, où dans des corps réunis se
reconnaissent les antécédents orientaux.
Dans toute cette variété de bêtes, obéissant soit à la règle
ornementale, soit à la simple symétrie, il est un groupe distinct
qui retient notre attention : celui qui se combine selon la formule
de la tresse dont les premiers exemples connus apparaissent
avec les plus anciens monuments d’Elam (5). Il est inutile de
(1) Cylindre de l’époque d’Agadé, Catalogue de la collection de Clercq, I, n° 41; cylindre
syro-hittite, B.-N., cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, n° 660.
(2) Cf. Ward, Cylinders and other seals in the Library of J. P. Morgan, New-Haven, 1920,
n° 226.
(3) Brioude, Le Puy (Haute-Loire), Saint-Saturnin (Puy-de-Dôme), Souvigny (Allier).
(4) L'Histoire d'une bête, Revue de l'Art Ancien et Moderne, 1910, t. II.
(5) Vase du style I de Suse, cf. Pottier, Délégation en Perse, XIII, fig. 125, pl. XXVIII, fig. 3.
28 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
d e
Fig. 16. — Compositions en tresse. a) Détail d’un relief de Ninive. British Museum ; b) Détail
du gobelet à libation de Goudéa. Louvre ; c) Détail d’un cylindre babylonien de la Chancellerie
royale. Louvre ; d) Détail d’un cylindre caucasien ; e) Détail du devant de harpe. Tombe du Roi.
Our.
Fig. 17. — a) Détail d’une plaque de bitume de Suse. Louvre ; b) Bas-relief du baptistère de
Gravedone.
RÈGLES ORNEMENTALES 29
rappeler qu’elle est extrêmement répandue dans l’art roman.
Sur la coquille gravée ornant le devant de harpe de la tombe du
roi d’Our (1), la tresse constitue le corps d’un personnage-scor-
pion ; sur un cylindre caucasien (2), elle forme les jambes enlacées
d’un homme. La même tresse à deux brins se transforme en ser-
pents sur le vase de Goudéa (3), en dragons sur un cylindre
babylonien de la Chancellerie royale (4). A Ninive, elle figure
l’eau dans une scène de libation (5) (fig. 16). La tresse à quatre
brins, dessinée avec précision, est un serpent sur une plaque de
bitume sculptée de Suse (fig. 17 a) (6). Les artistes d'Occident
ont pratiqué aussi cette composition. Le relief incrusté dans le
baptistère de Gravedone (fig. 17 b) figurant un serpent en
entrelacs a bien des rapports avec la plaque de Suse. Les ser-
pents du vase de Goudéa se retrouvent à Médis, des monstres
enlacés à Aulnay.
(1) Cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 945.
(2) De la région de Kemounta, cf. Matériaux pour l'archéologie du Caucase, vol. VIII,
pi. CXXVII, fig. 47.
(3) Louvre, cf. Contenau. ouvr. cit., fig. 525.
(4) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, 11, Acquisitions, pl. 90, n° 7.
(5) Cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 820.
(6) Cf. Pottier, Délégation en Perse, XIII, pl. XXXVII, fig. 8.
CHAPITRE III
RÈGLES ORNEMENTALES — LE PERSONNAGE
Personnage ornemental. — Dédoublement symétrique. — Personnage bicéphale.
— Sirène à double queue. — Personnage entouré d'animaux. — Compositions
plus complexes.
La figure de l’homme comme celle de la bête est souvent
soumise à la fois dans les arts asianiques et dans l’art roman
soit à la symétrie, soit à l’ornement. Un cylindre de Tello (Louvre)
montre un curieux dessin. Deux quadrupèdes sont inscrits dans
l’ornement en as de cœur (motif Il); au-dessous se trouvent
deux personnages affrontés qui leur sont à peu près symétriques.
Avec leurs jambes en avant, leurs troncs légèrement rejetés en
arrière, leurs bras tendus, ils sont à la fois hommes et rinceaux,
et bien que d’un dessin plus anguleux que les animaux, ils n’en
constituent pas moins la même figure.
Cette composition des personnages affrontés se répète cons-
tamment. Sur un cylindre (fig. 18 a) (1), les personnages age-
nouillés sont devant l’arbre sacré. Leurs bras s’enlacent. Entre
eux s'élève une tige surmontée d’une boule qui figure peut-être
le globe du soleil. Le même groupe change souvent de sens. Les
personnages sont composés de la même façon mais la tige cen-
(1) Cf. Vincent, La peinture céramique palestinienne, Syria, 1924, p. XXVI, fig. 1.
32 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
trale se transforme en chalumeau. C’est un dieu et un fidèle
buvant dans le même vase (1).
Sur un cylindre syro-hittite de la collection Morgan (2),
c’est une scène de banquet. Les mêmes figures tiennent souvent
la gerbe sacrée (3) qui, quelquefois, sort d’un vase (4). Sur l’ivoire
de Nimroud ce sont des tiges de papyrus (5). Les personnages
OZ TS
K
ER, STE
a b
Fig. 18. — a) Détail d’un cachet susien ; b) Relief d’un chapiteau de Saint-Gaudens
changent de nom et de rôle, mais restent fidèles à la formule.
Cette ordonnance est aussi extrêmement répandue dans la
sculpture romane (6). Les personnages d'Angers (évêché), Riom
(musée), Mozac et de N.-D. du Port de Clermont-Ferrand répètent
exactement le geste des personnages du cylindre d’Élam, bien
que l’arbre sacré devienne ici un pur ornement. À Aoste, cet
arbre sort d’un vase semblable à celui du cachet de la Biblio-
thèque Nationale. À Angoulême, il s’épanouit entre deux anges. Il
(1) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, 11, pl. 70, n° 6 ; Ward, Seal cylin-
ders of Western Asia, Washington, 1910, n° 900.
(2) Ward, Collection J. P. Morgan, n° 226.
(3) Cf. Contenau, Les tablettes de Kerkouk, n° 103.
(4) B. N., cf. Delaporte, Caïalogue des cylindres orientaux, pl. VI, fig. 56 et 57.
(5) British Museum, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 837.
(6) Angers (M.-et-L.), Anzy-le-Duc (S.-et-L.), Aulnay (Char.-Inf.), Brive (Corrèze), La
Charité-sur-Loire (Nièvre), La Celle-Bruère (Cher), Cosne (Nièvre), Châteauneuf-sur-Charente
(Char.), Elne (P.-0.), Mâcon (S.-et-L.), Marcillac (Lot), Modène, Nieul-les-Saintes (Char.-Inf.),
Parme, Le Puy (Hte-Loire), Riom (P.-de-D.), Selles-sur-Cher (Loir-et-Cher), Vézelay (Yonne).
RÈGLES ORNEMENTALES 33
prend un sens nouveau à Lescure, Nîmes et Saint-Gaudens
(fig. 18 b). Dans ses branches apparaît un serpent. C’est l’arbre
du Paradis et les personnages Adam et Eve dont le contour
suit presque le dessin du cylindre dont nous avons parlé.
Ces personnages sont pariois adossés et donnent alors,
comme les animaux, la figure ramifiée d’une palmette (1). Les
corps humains, comme ceux des bêtes, se rapprochent et tendent
à s’unir sur l’axe médian. Sur plusieurs cylindres (2), ils ne font
qu’un : être étrange à double tête d'homme, d’oiseau ou de lion
et à corps humain.
Une transformation du même ordre peut être observée dans
l’art roman (3). Des personnages adossés sont sculptés à Gérone
et à Saint-Jouin-de-Marnes. A Chauvigny ils ne sont plus qu’un
. corps monstrueux. Mais alors que dans les exemples d'Asie que
nous avons cités, l’imagier a confondu les jambes et les troncs,
ici il a uni le tronc et la tête. En soudant les corps, il a doublé
non pas la tête, mais les jambes. C’est une variation sur le
même principe.
Parmi ces monstres, mi-hommes, mi-bêtes, dont l’art de
l'Asie antérieure a été si riche, il en est un qui mérite une étude
particulière : la sirène à deux queues. Un cylindre archaïque du
Louvre en montre un excellent exemple (fig. 19 a) (4). Elle est
d’origine ornementale, elle aussi ; deux rinceaux s’écartant symé-
triquement à la base d’une tige centrale en définissent la sil-
houette. Le torse se substitue à la tige médiane, les queues
retroussées aux rinceaux. Ce monstre, dont la genèse ornemen-
tale est clairement lisible à Moulins-lès-Metz et à Pavie (fig. 19 b)(5)
(1) Cf. de Clercq et Menant, Catalogue de la collection de Clercg, t. 1, fig. 181.
(2) Louvre, cf. Délaporte, Catalogue des cylindres orientaux, 11, pl. 96, fig. 24 ; Contenau, Les
lableïtes de Kerkouk, n° 128 ; O. Weber, Altorientalische Siegelbilder, n° 316 A.
(3) Cf. Baltrusaitis, La stylistique ornementale dans la sculpture romane, p. 145.
(4) Ce monstre a été signalé et reproduit par Menant, ouvr. cit., t. 1, fig. 28.
(5) Cf. Baltruëaitis, La stylistique ornementale dans la sculpture romane, p. 110.
34 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
est très répandu au Moyen Age (1). La sirène tient de ses mains
ses deux queues symétriques. Elle peut subir des changements
singuliers. Le schéma d’ensemble reste intact, mais les queues se
métamorphosent. Elles deviennent des bêtes, des plantes, des
objets divers. Sur la stèle du roi Ountash-Gal (2), elles sont pro-
longées par plusieurs attributs symboliques : deux vases sont
PR
VS
Fig. 19. — a) Détail d’un cylindre archaïque. Louvre ; b) Relief d’un chapiteau de Saint-
Michel de Pavie.
»
posés sur l’extrémité des nageoires dressées, des tiges s’en échap-
pent, se rejoignent au niveau de la ceinture du personnage qui
les saisit dans ses mains, puis s’écartent à nouveau pour se
diriger vers deux autres vases placés dans la partie supérieure
de la composition (fig. 20).
Pézard (3) d’après la plaque de Nabou-Apal-Iddin inter-
prète ces tiges comme les cordons par lesquels les génies main-
(1) Brioude (Hte-Loire), Côme (Italie), Elne (P.-O.), Gérone, Lavaudieu (Hte-Loire),
Modène, Pècs (Hongrie), Pavie, Le Puy (Hte-Loire), Ripoll, Saint-Dié (Vosges), Saint-
Gaudens (Hte-Garonne), Saint-Nectaire (P.-de-D.), Saint-Martin-du-Canigou (P.-O.), Saint-
Révérien (Nièvre), Toulouse, Klosterrath (Allemagne).
(2) Louvre. La restitution de cette stèle est due à Pézard, Restitution d'une stèle d'Ountash-
Gai, Revue d'Assyriologie, XIII, 1916, p. 119.
(3) Ibid.
RÈGLES ORNEMENTALES 35
tiennent le disque solaire. M. Contenau (1) croit qu'il s’agit ici
d’une représentation conventionnelle des flots qui s’échappent
des vases sacrés. Mais nous n’avons pas à rechercher la signi-
fication iconographique de ces branches. Nous retenons qu’elles
sont des rinceaux réunis par le même axe et dessinant l’as de
cœur. Qu'il s’agisse de cordons ou de flots, ils se rattachent aux
Fig. 20. — Détail de la stèle du roi Ountash- Fig. 21. — Détail du bas-relief provenant de
Gal. Louvre. la ville d'Assour. Musée de Porto.
nageoires, ils décrivent les queues. Seule une analyse attentive
permet de distinguer une composition complexe et non une
simple représentation de la sirène.
Nous avons d’ailleurs un autre exemple où les courbes
encadrant le personnage se présentent sous forme de flots. Le
relief de la ville d’Assour, actuellement au musée de Porto (2),
montre le dieu Assour entouré de deux femmes. Chacune d’elles
tient deux vases d’où jaillissent les eaux fertilisantes, en traçant
deux rinceaux symétriques qui rejoignent le bas de la robe
(1) Manuel d'archéologie orientale, p. 911.
(2) Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 138.
30 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
évasée. Ils se confondent avec elle en s’y rattachant comme
les queues d’une bête (fig. 21).
Sur plusieurs cylindres hittites (1), les queues de la sirène
deviennent les vêtements ou la parure d’une déesse. De ses
mains écartées, elle en saisit les pans qui retombent en formant
a b
Fig. 22. — a) Détail d’un cylindre assyrien. Louvre ; b) Relief de Surgères.
des cordons jusqu’à ses pieds et décrivent une courbe qui encadre
la figure tout entière.
Sur un cylindre assyrien figurant une scène d’exorcisme (2),
ce dessin change encore de sens. Le cordon qui unit les pieds
et les mains écartés du personnage est ici la barque de Labar-
tou, le mauvais génie, le démon qui fuit les hommes et traverse
le fleuve limite. Son bateau fragile est défini par deux courbes
de rinceau, réunies sur l’axe central. Ce motif prend alors des
(1) Musée de Boston, collection Tyszkiewitez, cf. S. Ronzevalle, Le cylindre Tyszkiewitcz,
Mélanges de l'Université Saint-Joseph, t. XII, p. 177 et suiv. ; cylindre syro-hittite, Metropolitan
Museum, New-York, cf. Ward, Seal cylinders, n° 912 ; cylindre syro-hittite, collection Morgan,
cf. Ward, Collection J. P. Morgan, n° 237. Louvre, A. 929, A. 935, cf. Delaporte, Catalogue des
cylindres orientaux ; Musée de Berlin, cf. Weber, Catalogue, n° 271.
(2) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, II, Acquisitions, pl. 93, n° 7.
LS
LES . RÈGLES ORNEMENTALES , #97
+
; significations multiples. C'est. un FER c'est une barque,
c'est la queue de la sirène et c’est aussi un monstre vivant. En
L effet, comme .la tradition le veut, la proue se termine par une
“tête de serpent. Ce n’est plus un vaisseau, c’est un Fi qui
Lun emporte la déesse (1) (fig. 22 a). »
“cd Il est important de noter que les queues de la sirène se
prêtent “particulièrement aux métamorphoses animales. Sur plu-
sieurs bronzes du Louristan (2), chacune d'elles étant surmontée
‘d’une tête, l’ensemble forme un monstre qui unit en lui trois
êtres vivants (fig. 23 a). La composition demeure intacte. La
technique du métal la rend plus nette encore. Le tronc du
personnage se dresse verticalement. De ses mains écartées,
il saisit par le cou deux animaux qui jaillissent de son propre
corps et qui l’encadrent.
. , * Il arrive parfois que ‘les animaux latéraux se détachent dE
la figure centrale et se suffisent. Sur un cachet syro-cappadocien,
ce‘sont des serpents que le dieu Bès tient de ses mains (3) (fig. 24).
Ils se développent sur un vase de Suse (4) (fig. 25 a), s’enroulent
autour de son rebord et encadrent une petite bête, une tortue,
. quildes saisit de ses pattes.
UE, * Sur un autre relief, les reptiles font partie d’une figuration
plus complète de la barque de Labartou. Nous la trouvons sur
les plaques assyriennes dites « de l'Enfer » (5). La scène de la
fuite du génie est représentée ici dans tous ses détails. Dans le
ad (1) Pour l’iconographie, cf. Thureau-Dangin, Rituel et amulettes contre Labariou, Revue
NX d'Assyriologie, XVIII, 1921, p. 161 et suiv.
* (2) Cf. Dussaud, ‘Haches el douilles de type asialique, Syria, XI, 1930, p. 245-271 ; Godard,
Les bronzes du Lourisian, Paris, 1931.
(3) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, 11, Acquisitions, pl. 104, fig. 25»,
…* (4). Louvre, cf. Toscanne, Noies sur quelques animaux en Chaldée, Revue d'Assyriologie, 1X,
Sue 1912, fig. 7.
a k, . (5) Collection de Clereq, cf. Clermont-Ganneau, Enfer assyrien, Revue archéologique, décem-
13e È bre, 1879 ; musée de Constantinople, cf. Catalogue de la collection de: \Glercg, te IE, pl. XXXIV,
. V. Schei,/ Recueil de travaux, t. XX, Paris,e1897, p. 59 et suiv. à
e. e
.#" CA ; =
Ed LA
38 . ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
a b
< ne 23. — a) Détail d’un bronze du Louristan. Louvre ; b) Relief de N.-D.-la-Grande de
oitiers.
Fig. — 24 Détail d’un cachet syro-cappa-
docien. Louvre.
b
Fig. 25. — a) Fragment d'un vase de Suse. Louvre ; b) Bas-relief du cloître de Tarragone.
RÈGLES ORNEMENTALES 39
registre inférieur, se voit un cours d’eau semé de cinq poissons.
Sur cette rivière vogue une barque ; la proue et la poupe sont
terminées respectivement en tête de serpent et en tête de tau-
reau. Dans cette barque se tient un âne à demi couché et sem-
blant vouloir se relever ; c’est sur cet âne qu'est monté le prin-
cipal personnage, un démon nu, à corps velu de femme, à tête
de lionne rugissante ; le monstre appuie le genou droit sur le
corps de l’âne, et le pied gauche terminé en serre d’oiseau de
proie, sur sa tête. [l tient de chaque main un gros serpent ; deux
petits animaux,.chien et porcelet sont suspendus à ses mamelles ;
ils semblent s’élancer pour les atteindre et ne tenir à elle qu’en
tétant.… (1).
Bien que surchargée, cette composition s'inscrit dans la
formule de la sirène. Le personnage central correspond à son
torse. Les serpents qu’il saisit sont les débris de ses queues ;
leur corps est, du reste, prolongé par la barque réduite à une
mince baguette. Le reptile et le bateau constituent une sorte
de cordon qui encadre la figure centrale comme les queues retrous-
sées du monstre ou comme l’eau des vases de libation.
Tel est le mécanisme de ces métamorphoses. Les courbes
qui environnent la figure verticale ne changent pas et donnent
l'axe ou le contour d’une grande variété d'objets et d'êtres
vivants.
Ces tiges ornementales prennent parfois une importance
considérable. Elles se développent en quadrupèdes affrontés,
proches de ceux que nous avons déjà vus inscrits dans le même
ornement. Ainsi nous revenons au procédé initial de l’affronte-
ment symétrique d’où toute la sirène avec ses variations si
nombreuses semble sortir.
(1) Nous empruntons cette description iconographique au Dr Contenau, Manuel d'archéologie
orientale, p. 1307.
. ge, LC 2 L]
Lg D . +
n PAT
40 ’ : ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
Te F FA
Il est intéressant de noter qu’on voit souvent le personnage +
tenir deux simples tiges décoratives (1) (fig. 26), deux rinceaux ee
qui l’encadrent. Ces rinceaux. se transforment non seulement
en queue de sirène, mais aussi, comme celui de la plaque de la
a”
coquille de Tello, en bêtes au corps puissant (2) (fig. 27 a). Même
combiné avec le corps de l° homme,
l’ornement ne perd rien de ses +pos-
sibilités créatrices.
Ainsi se forme un nouvel en-
semble constitué paruñ personnage |
entouré de quadrupèdes:qu il sai
. sit de ses mains. Cette composition :
1ediea A Gorge dun dre. CE nouvelle change aussi. souvent de
sens. Tantôt c’est la grande déesse,
entourée de bouquetins (ivoire de Ras-Shamra, fig. 28 a),'tantôt
c’est Gilgamesh ou Enkidou luttant avec les fauvès (3). Au-per-
sonnage central peut se substituer une troisième bête et on voit
alors un combat d'animaux. À Our (4), ce sont deux lions qui
attaquent un bouc (fig. 36 a). Les lions sont souvent renversés ‘
dans la lutte. Lehéros les tient suspendus par la queue (fig. 34 a) (5).
Il arrive aussi que le personnage central se dédouble (6). Mais:
que les bêtes soient ou non renversées, qu’il y ait une figure
sa? sr :
(1) Cylindre syro-hittite, cf. Contenau, La glyptique syro-hittite, pl. XXXVIII, fig. 291.
Cylindre de la collection de Clercq, cf. de Clercq et Menani, Catalogue de la collection de Clercgq,
t. I, pl. IV, fig. 39.
(2) Cylindre de Suse, cf. Legrain, Délégation, XVI, pl. XXII, fig. 330 ; cylindre archaïque
de Sumer, cf. Catalogue ‘de la collection de Clercq, t. I, n° 41; empreinte de Farah, musée de LV
Berlin, cf. O. Weber, Alitorientalische Siegelbilder, Leipzig, 1920, fig. 410; ivoire de Ras- M
Shamra, Louvre, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 739. à
(3) Cylindres cités de la collection de Clercq et du musée de Berlin. t
(4) Plaques de coquille gravées ayant fait partie d'un jeu, cf. Contenau, Manuel CET : …
orientale, fig. 942. a
(5) Cylindre de la collection de Clercq, cf. Catalogue, t. I, n° 41. ®
(6) Cylindre de la collection de Clercq, cf. Catalogue, t. I, n° 48 ; cylindre du musée de Cannes,
cf. J. Billiet, Cacheis et cylindres sceaux, Paris, 1931, pl. IV, fig. 24 B. |
LE
LA]
‘x,
.
RÈGLES ORNEMENTALES re 41
= __ +
Pen re ou deux; la formule reste la même. La silhouette du
personnage encadré de deux courbes persiste à travers leurs
variations. Le
Sur la terré-Cuite d’Ashnounac (Louvre), on la reconnaît
dans un groupe de trois personnages. Détail curieux, la figure
Fi ig. 27. — | a) Détail de l'empreinte de Farah. Musée de Berlin ; b) Relief d’un chapiteau
de DEAD SniOn.
a"
L] LD
s J ? A | FE Là
centrale porte sur ses épaules un bélier. C’est un véritable
« Bon” Pasteur ». Les personnages latéraux. décrivent deux
rinceaux.
- On sait quel usage l’art roman a fait de la sirène conformé-
ment à la même stylistique. (1). Il a multiplié ses variations sur
les queues du monstre. Elles deviennent l’arc bandé entre les
pieds d’un archer qui s ’apprête à faire partir la flèche (Saint-
Sernin de Toulousé), les bras d’un siège qui se-terminent, comme .
la barque de Lebartou, par des têtes d'animaux (Saint-Leu
d’ Esserent), une sorte dé croissant décoratif ne Charité-sur-
° ke & TL +
(1) cr. Baltrusaitis, La slylistique Craie p. 112 et suiv.
42 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
Loire), de simples branches d’ornements (1), un phylactère déroulé
(Halford). Les queues reçoivent des têtes et la sirène se trans-
forme en monstre à corps multiples (Poitiers), en serpents (2)
et en quadrupèdes (3). Ce sont les mêmes métamorphoses qu’en
Asie. Le personnage central change aussi de nom : il est char-
a b
Fig. 28. — a) Ivoir de Ras-Shamra ; b) Relief de Biron.
meur de serpents, chasseur, pêcheur ; la figure de Gilgamesh
entouré d'animaux (4) prend un sens nouveau. A Morlaas,
il est un simple dompteur, aïlleurs (5) Daniel dans la fosse aux
lions ou à Borgo San Donnino, Alexandre montant vers le ciel.
Comme nous l’avons vu pour d’autres séries d'exemples, on
retrouve non seulement une parenté générale de technique et
une coïncidence de schéma, mais aussi de détails typiques.
(1) Angers (Maine-et-Loire), Bourg-Charente (Charente), Cunault (Maine-et-Loire), Pavie,
Valence (Drôme).
(2) Pavie, Romans (Drôme), Toulouse, Tournus (Saône-et-Loire).
(3) Angers, Morlaas (Basses-Pyrénées), Neuïlly-en-Donjon (Allier), Plaimpied (Cher), Ripoll;
Saint-Gabriel (Bouches-du-Rhône), Saintes (Charente-Inf.), Valence (Drôme).
(4) M. Mâle, ouvr. cit., p. 352, signale l'apparition de Gilgamesh dans la sculpture romane.
(5) Biron (Char.-Inf.), La Charité-sur-Loire (Nièvre), Cosne (Nièvre), Neuilly-en-Donjon
Ripoll, Saint-Gabriel.
on
RÈGLES ORNEMENTALES 43
La figure de Labartou du cylindre assyrien peut être rapprochée
du relief de Surgères (fig. 22 b) où l’on voit aussi, un person-
nage debout sur un serpent fantastique qu’il étreint. La sirène
de Poitiers (fig. 23 b) a des points communs avec le bronze du
Louristan : c’est le même monstre tracé par les mêmes lignes. La
tortue de Suse réapparaît deux fois dans le cloître de Tarragone
(fig. 25 b). C’est presque une copie : mêmes pattes, même corps
autour duquel s’enlacent les mêmes serpents. Le groupe de
Gilgamesh se reconnaît dans le Daniel de Neuilly-en-Donjon
(fig. 27 b). L’ivoire de Ras-Shamra peut être rapproché de la
composition de Biron (fig. 28 b). Les animaux placés la tête
en bas, à côté de Gilgamesh, sont sculptés dans la même posi-
tion en Occident sur un ivoire du musée national de Florence (1).
À San Juan de Duero (Espagne) ce sont deux monstres qui se
renversent. Enfin à San Pedro de la Nave (Espagne, fig. 35 b)
les lions qui lèchent les pieds de Daniel se trouvent encore dans
la même attitude. A Ripoll, les lions têtes en bas sont seuls, sans
personnage central. Cette étrange représentation d’animaux
dont la tête pend sans raison et dont le corps se dresse verti-
calement est bien difficile à expliquer dans les monuments du
Moyen Age chrétien. Elle s’explique naturellement dans l’image
du héros asiatique qui tient sa proie par les pattes et par la
queue. Nous avons également, dans la sculpture romane, la
même composition inversée. Les bêtes sont debout, le person-
nage central a la tête en bas. C’est le cas de Biron et de Saintes.
Nous pouvons citer plusieurs exemples asiatiques de cette dis-
position (2). Au lion de Gilgamesh se substitue parfois un second
être humain, l’ensemble est alors formé par un personnage
(1) Cf. Diepen, ouvr. cit., pl. LXXXVIIL, fig. 2.
(2) Cylindre de la B. N., cf. Delaporte, Catalogue des Cyhntres DRAP, pl. III, fig. 26;
cylindre de la collection de Clercq, Cat., t. I, fig. 14.
"+: j
ka. ÿe
é a. Ent à
A4 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN % à e
debout et un autre les pieds en l’air, placé devaëtelui. Cette
dernière composition peut être signalée, aussi à Ripoll, à Pavie
et à Saint-Paul-lès-Dax.
Mais ce sont là des cas particuliers. En Asie etéer! lOccident,
la sirène est soumise à d’autres variations parallèles. Son Corps
à deux queues retroussées s’unit souvent avec ceux. de deux.
autres bêtes (1) et un monstre nouveau apparaît. Des quadru-
pèdes affrontés ou adossés s’attachent à la sirène . dont “ils
remplacent les queues. Ce sont les queues de ces animaux qui
l’encadrent maintenant et qu’elle étreint.au lieu des siennes.
Cette genèse nouvelle est encore d’origine ornementale.
La réunion par les pointes de deux motifs en as de cœur (2)
produit la fusion de deux compositions indépendantes, celle de
la sirène et celle des bêtes affrontées (fig. 29). - ,
Ce monstre singulier se retrouve dans plusieurs bronzes du
Louristan (3), dans ces curieuses figures que M. Godard nomme.
les « protecteurs des troupeaux » et dont l’anatomie est plus
complexe encore. Les queues de la sirène remontent vers ses
épaules. Elles reçoivent chacune une tête et des pattes. Le tronc
s’allonge et se termine par les pattes de derrière des animaux
affrontés qui s’étirent et prennent des formes. surprenantes.
N’est-il pas étonnant de retrouver le même “monstre composé
.des mêmes éléments, selon les mêmes procédés, sur un chapiteau
.du portail de Moissac (fig. 30) ? Dans'les deux cas, c’est la
même complexité, rigoureuse combinaison symétrique de deux
figures dont l’une porte en elle la sirène et l’autre les griffons
- affrontés. Le procédé et l'effet sont identiques. :
y
- (1) Empreinte de Farah, Berlin, cf. Weber, ouvr. Gin fig. 60'; cylindre archaïque, Louvre,
ie Menant, ouvr. cit., t. I, fig. 26 ; cylindre de la collection Luynes, cf. ibid., fig. 27.
- (2) Ce motif se retrouve: dans son aspect purement ornemental sur le cylindré syro-hittite
Forod uit par Contenau, La glyptique syro-hittite, pl. XVI, fig. 108.
(3) Cf. Dussaud, Haches et douilles de type asiatique, Syria, XI, 1930 ; Gédérd, Les bronzes
du Louristan, Paris, 1931, fig. 187 à 189, 193, 195 à 196 bis. D."
CEE
f té
' ‘ » 5
pte "
RÈGLES ORNEMENTALES 45
Ces rapprochements révèlent plus d’un point commun entre
la stylistique romane et les formes asianiques. De part et d’autre,
c’est la même technique. L’uniformité des procédés est frap-
pante. Le principe d’une forme impersonnelle et fixe qui renaît
sous des aspects divers est le même. Certaines formules acquièrent
WA
CILERET)
Fig. 29. — Monstre figurant sur un cylindre de la B.-N. et éléments de sa formation
la force stable d’une continuité rituelle. Elles réapparaissent
constamment. Elles pénètrent dans différentes compositions.
Elles organisent le mouvement et les contours d’êtres vivants,
de scènes et d’objets. Ce sont les mêmes courbes qui unissent et
qui ordonnent les différents thèmes.
Nous avons vu qu’il n’y a pas seulement coïncidence de
principes. Il ne s’agit pas que de schémas abstraits définissant
la variété des figures ; les figures elles-mêmes se ressemblent
bien souvent. C’est que la technique est la même et que
l'application de la même règle est conduite de la même façon.
Toutefois cette géométrie qui crée des images variées à partir
des mêmes éléments prend en Occident une valeur essen-
tiellement ornementale si bien que dans la décoration de nos
églises, nous n’avons pas seulement des figures nées d’ornements,
46 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
mais à côté d'elles et en grande abondance les ornements qui les
ont suggérées.
En Orient, ces formules sont plus cachées. On ne les repro-
duit que très rarement sous leur aspect ornemental pur. On
peut en chercher la raison : secret d’artisan, tendant à conserver
tout leur mystère à des créations fantastiques, prédilection pour
les formes vivantes, même chimériques, aux dépens des formes
Cs)
Fig. 30. — Monstre sculpté à Moissac et éléments de sa formation
abstraites qui pourtant les inspirent, indifférence à des fonctions
purement décoratives dans un art chargé de signification ?
Cette réserve ne doit pas nous tromper. En effet, si les
ornements qui nous sont familiers sont jusqu’à présent très
rares dans l’art sumérien et dans les arts qui en dérivent, il en
existe pourtant quelques exemples de haute époque.
Le cylindre archaïque de la collection de Clercq (1) réunit
les principaux motifs. Plusieur rinceaux (motif I) s’y groupent
autour du même axe en formant tantôt le dessin en as de cœur
(motif II), tantôt celui de la palmette ramifiée (motif III).
Dans l’art syro-hittite où la grammaire ornementale est
(1) De Clercq et Menant, Catalogue de la collection de Clercq, t. I, fig. 39.
RÈGLES ORNEMENTALES 47
particulièrement riche, on voit à côté de différents dessins de
tresse réapparaître aussi des rinceaux. Ils se combinent de
manières diverses en formant une grande variété de motifs
conformes aux compositions ornementales des personnages et
des bêtes que nous avons étudiées (1). Dans les monuments
chypriotes, l’arbre sacré s’épanouit souvent, tantôt en motif II,
tantôt en motif IIT, tantôt en combinaison des deux réunis
autour du même axe (2). Ces documents qui ne sont pas uniques,
ont la valeur d’un contrôle. En tous cas, il reste établi que
l'application de ces formules a dans les deux arts le même effet.
Ce sont les mêmes compositions de personnages et d’animaux,
les mêmes chiffres nés d’une fantaisie en apparence libre et qui
pourtant se répètent à travers des siècles. Des monstres à corps
multiples, des êtres bicéphales apparaissent dans l’Asie ancienne
et dans l’Occident. Dans les régions les plus éloignées de l’his-
toire, le graveur de cachets et l’imagier des églises médiévales
cherchent l’extraordinaire, le singulier, le fantastique. Ils ont
besoin de formes étranges, sortant de la vie normale. Leur ima-
gination se plaît à unir les choses les plus surprenantes. Elle
crée des êtres nouveaux qui incarnent l’animal dans l’image
de l’homme et qui humanisent la bête.
Mais il n’y a pas seulement une identité formelle. La parenté
de solution ne résulte pas ici de l’accord fortuit de deux morpho-
logies du même ordre. Ce n’est pas une simple analogie de déduc-
tion appliquée à la même matière et arrivant aux mêmes effets.
Plusieurs détails nous montrent qu’il y a coïncidence en dehors
des nécessités de style, un lien plus ferme et plus concret.
(1) Cf. Contenau, La glyptique syro-hittile, pl. XI, fig. 60-62, pl. XV, fig. 102, pl. XVI,
fig. 108.
(2) Cf. Contenau, ibid., pl. XX XII, fig. 214 ; nous pouvons ajouter encore le curieux cas des
empreintes de Farah (fig. 27 a), musée de Berlin, cf. O. Weber, Aliorientalische Siegelbilder,
fig. 410, où le motif II, pareil à un ornement roman, figure la tête de Gilgamesh.
CHAPITRE IV
CONCORDANCES ICONOGRAPHIQUES
Les démons. — Labartou et la luxure. — Les libations. — Les combats. — Les
scènes rustiques. — L’'âne musicien. — Les adorations. — Le personnage
entouré d'animaux et la vision d’'Apocalypse. — Le Bon Pasteur. — Daniel. —
L’aigle héraldique.
Nous avons déjà eu l’occasion d'évoquer, à propos de ques-
tions de style, la persistance dans la sculpture romane de plu-
sieurs éléments de l’iconographie asiatique. L’iconographie assy-
rienne de Labartou telle qu’elle apparaît sur les plaques de
l’Enfer subsiste dans plusieurs reliefs du xrre siècle. Nous avons
cité d’autres séries de personnages tenant des serpents.
Des personnages velus comme Labartou sont sculptés sur
les chapiteaux romans de Nazareth. Les démons de Vézelay et
de Saulieu ont aussi les jambes terminées par des pattes cro-
chues. Le détail des animaux suspendus aux mamelles peut être
retrouvé dans la luxure d’Urcel, de Moissac, de Saint-Sever, de
Rustan.
Mais 1l est plus curieux encore de trouver dans l’art roman
la scène des libations. Sur un chapiteau du musée des Augustins
à Toulouse, deux personnages assis tiennent chacun un vase
d’où coule un filet d’eau. Le dessin est le même que celui de
l’eau fertilisante, sur plusieurs sceaux et reliefs d'Orient : striée
de minces traits parallèles, elle retombe en un étroit cordon.
7
50 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
D'autres compositions se répètent dans les anciens arts de
l'Asie et dans l'Occident roman. Le personnage tenant dans ses
mains de petits êtres humains qui est gravé sur un cachet syro-
cappadocien (1), réapparaît sur un chapiteau de Hagetmau. Ici
aussi, la figure centrale tient comme du gibier, deux person-
nages suspendus.
La scène de Gilgamesh terrassant un quadrupède, tête en
IC 81. — a) Détail d’un cylindre du style de Kerkouk. B.-N. ; b) Bas-relief de Saint-Michel
e Pavie. 14
bas, devant un personnage, la déesse nue, telle qu’on la voit sur
un cylindre du style de Kerkouk (2) (fig. 31 a) se retrouve sur
la façade de Saint-Michel de Pavie (fig. 31 b). La composition
est la même : deux personnages symétriques, et, entre eux,
l'animal, tête en bas; celui de droite saisit la bête par les
pattes et appuie le pied gauche sur son cou. Seulement, ici,
il ne s’agit pas, sans doute, d’une épopée asiatique, mais d’une
simple scène rustique : un paysan abattant un animal.
A Saint-Michel de Pavie (fig. 37) aussi, on reconnaît cer-
(1) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, II. Acquisitions, pl. 97, fig. 4.
(2) B. N., cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 720.
CONCORDANCES ICONOGRAPHIQUES 51
tains détails du combat des quadrupèdes qui se déroule sur une
plaque de la tombe du roi d’Our (fig. 36 a). Un animal se cabre
et dévore les pattes de derrière d’une seconde bête à cornes qui
se renverse. Une autre plaque de la tombe du roi d’Our, celle
du devant de harpe, est décorée de plusieurs scènes qui attirent
notre attention. Nous avons déjà signalé Gilgamesh entouré
de deux animaux dont on trouve une réplique à Estany. Dans
le second registre, on reconnaît une autre image tout aussi fami-
lière à l’art roman : celle de l’âne musicien (fig. 32 a), qu’on
voit à Saint-Sauveur de Nevers, à Saint-Parize-le-Châtel, aux
portails de Saint-Aignan de Cosne, à Fleury-la-Montagne, Meil-
lers, Brioude, Saint-Benoît-sur-Loire et Nantes (fig. 32 b) (1).
Certains de ces exemples ont une frappante parenté avec l’art
sumérien. L'animal est assis sur ses pattes de derrière. La harpe
placée devant lui dessine un triangle presque identique et la
bête touche les cordes avec le même geste.
Les animaux humanisés figurent sur plusieurs scènes de la
même plaque. L’ours danse, le lion porte un vase, un chien
debout, avec un poignard passé dans sa ceinture, apporte une
table chargée de morceaux de viande, de têtes et de pattes
d'animaux. Une petite bête secoue un sistre. On retrouve le
même esprit de la fable qui anime un grand nombre de reliefs
romans où des ours, des renards, des oiseaux, imitent avec
bonhomie et malice les gestes des hommes.
Il existe encore bien d’autres concordances. Les dieux de
la vieille Asie sont souvent représentés soit debout, soit assis,
reposant sur des animaux. Sur l’empreinte d’un cylindre cappa-
docien (2) (fig. 33 a), le grand Dieu d’une scène de sacrifice est
(1) Cf. Mâle, L'art religieux du XII° siècle en France, Paris, 1922, p. 340. Un rapprochement
analogue a été fait par M. Bernheimer, ouvr, cit., p. 91.
(2) Louvre, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 585.
52 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
assis et son trône se dresse sur un taureau affaissé. Devant lui,
presque au niveau de sa tête, on voit ses attributs symboliques,
le disque solaire et la lune. Un autre dieu, debout, les pieds posés
sur le dos d’un animal, s’avance vers lui. Ces personnages ainsi
représentés se retrouvent souvent (1). Ils marchent générale-
a b
Fig. 32. — a) Détail du devant de harpe.
Tombe du Roi. Our; b) Détail d’un chapiteau
provenant de l’ancienne cathédrale de Nantes.
ment vers le dieu principal qui est assis de profil sur un trône
devant lequel montent un astre et un croissant de lune. C’est
un thème d’adoration.
Plusieurs détails de son iconographie se retrouvent sur le
tympan de Neuilly-en-Donjon (fig. 33 b) : c’est la scène des mages
apportant leurs offrandes à l'Enfant. Nous n’avons pas ici à
insister sur l’origine orientale de la légende. Heuzey (2) signale
que le thème de la Déesse et de l’Enfant adoré a été connu de la
Chaldée. Tout récemment Evans (3) a essayé de suivre la
(1) Cylindres syro-hittites. Louvre, cf. Delaporte, Caïalogue des cylindres orientaux, 11. Acqui-
sitions, pl. 94, nos 22 et 23.
(2) Les origines orientales de l'art, p. 91 et suiv.
(3) A. Evans, The earlier religion of Greece on the light of crelan discoveries, London, 1931.
CONCORDANCES ICONOGRAPHIQUES 53
transformation du mythe en légende chrétienne. Il est important
de voir renaître certains éléments caractéristiques de l’adoration
orientale dans la composition romane. La Vierge et le Christ
sont vus de profil. L'étoile est placée juste au même endroit que
le signe astral de la divinité. Les mages s’avancent vers elle
Fig. 33. — a) Détail d’une empreinte de cylindre cappadocien. Louvre ; b) Détail du relief
du tympan de Neuilly-en-Donjon.
comme dans une adoration de l’Asie, l’un derrière l’autre. Et de
même que le trône de la Vierge, ils se dressent sur le dos de
bêtes monstrueuses. Il est surprenant de reconnaître en elles le
taureau et le félin, attributs symboliques du Grand Dieu et de
la Grande Déesse (1). Ainsi, en plein xri® siècle réapparaît sous
sa forme première un thème qui a été déjà élaboré et transformé
par l’art chrétien (2).
Le thème des animaux combattus par Gilgamesh qui appa-
(1) Pour les attributs des dieux, voir Contenau, Manuel d'archéologie orientale, p. 382.
(2) M. Mâle, ouvr. cit., p. 430, voit dans ces bêtes le symbole des puissances du mal.
54 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
raissent souvent près du trône divin ou royal intervient
sans aucun doute aussi dans la formation d’un autre thème,
très répandu dans l’art roman. Sur un cachet hittite du Louvre (1)
figurent deux quadrupèdes adossés au-dessous d’un siège solennel.
Sur la coupe de Chosroès provenant du trésor de Saint-Denis,
actuellement au Cabinet des Médailles (2), le trône est porté
par deux quadrupèdes aïlés, adossés, qui semblent émaner du
personnage central. Leurs cous tendus décrivent deux courbes
symétriques. Ce groupement, personnage central et animaux se
retrouve dans la composition de la vision de saint Jean, sculptée
sur les tympans de Moissac, Bourg-Argental, Luz, Maguelonne,
et plus tard, d'Angers, Chartres, Le Mans, Saint-Loup-de-Naud.
Les quadrupèdes terrassés autrefois par le roi d’Erech sont deve-
nus les bêtes de l’Apocalypse : le lion et le bœuf. Les grandes
lignes restent intactes. Le personnage central, le Christ, entouré
de symboles, reste immobile. Seules, les figures de l’aigle et de
l’homme s’ajoutent dans la partie supérieure du relief pour en
compléter l’iconographie.
Un autre thème de l’iconographie chrétienne attire notre
attention : celui du Bon Pasteur, qui a été si répandu, parti-
culièrement en Auvergne, dans l’art roman. La même figure
tenant la bête de la même manière peut être signalée sur la patère
de Dali (3), sur une coupe phénicienne de Chypre, sur le relief
de Karkemish (4) où les serviteurs apportent les chevreaux du
sacrifice (5). Dans l’art roman, on la trouve à Besse-en-Chandesse,
Issoire, Orcival, Riom, Saint-Nectaire et Valence. Il est naturel
(1) Louvre, cf. Delaporte, Catalogue des cylindres orientaux, IT. Acquisitions, pl. 101, fig. 116.
(2) Cf. F. Sarre, L'art de la Perse ancienne, Paris, 8. d., pl. 144.
(3) Cf. Longperrier, Musée Napoléon III, pl. XV.
(4) Cf. Pottier, L'art hitlite, Paris, 1926, fig. 33.
(5) Cf. Pottier (ibid., p. 81), qui signale la parenté de ce groupe avec le Bon Pasteur
chrétien.
CONCORDANCES ICONOGRAPHIQUES 55
de penser d’abord que l’Hermès Criophore, devenu le Bon Pasteur
des catacombes, s’interpose ici entre les prototypes orientaux et
les figurations romanes (1). Mais une première observation doit
nous retenir. La facture du dessin, le schématisme de la compo-
sition y sont infiniment plus proches du style de l’Asie ancienne
que de l’image touchée par le pinceau alexandrin. D'autre part,
le porteur de bêlier n’est pas seul à reparaître dans l’art roman.
D’autres compositions dont on retrouve des exemples également
très anciens et que le premier art chrétien n’a pas connues y
interviennent aussi. Les monuments de Karkemish sont ici d’une
importance capitale. On y retrouve non seulement le prototype
du Bon Pasteur, mais aussi celui de Daniel dans la Fosse aux
lions. Les animaux de la statue du dieu (2) sont compris de
la même manière que ceux des chapiteaux d'Arles, de Borgo
San Donnino, Lescar, Luz, Modène, Saint-Lizier, du musée de
Toulouse. Ils ne sont pas ici à demi dressés, ou renversés, la
tête en bas, comme sur les reliefs dérivés de la formule ornemen-
tale de Gilgamesh, mais ils sont solidement campés sur le sol. Ils
occupent les côtés opposés du bloc ; sur la face apparaît un génie
qui les tient au collier et devient en Occident, Daniel. La masse
architecturale, inconnue des Catacombes, les grandes lignes de
la composition sont les mêmes.
Aiïnsi, différents thèmes sont traités de la même manière
dans l’art ancien d’Asie et dans l’art roman ; les serpents, le
corps velu de Labartou, les animaux qui se suspendent à ses
mamelles, les libations, le trône et les animaux symétriques, la
scène de l’Adoration et son socle d'animaux, le Bon Pasteur,
Daniel, l’âne musicien. Nous laissons de côté les analogies entre
(1) Pour l’histoire du motif, cf. A. Veyries, Les figures criophores de l’art grec, de l’art gréco-
romain el de l’art chrétien, Paris, 1884.
(2) Cf. Pottier, L'art hittite, fig. 37.
56 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
la représentation d'Adam et d’Eve, de l’arbre ornemental et de
la légende suméro-akkadienne de la Chute (1) où interviennent
les mêmes éléments. Toutes ces formes de parentés, les unes.
stylistiques, les autres iconographiques semblent s'unir dans
une représentation peut-être plus frappante que toutes celles |
dont nous nous sommes occupé jusqu'ici : l’aigle héraldique,
emblème de Nin-Girsou renaît presque sans changement en
Occident. Cet aigle aux ailes déployées, à tête de lion, « liant »
deux quadrupèdes, est l’un des motifs les plus anciens de l’Asie
antérieure. On le voit sur des vases de Suse du style I. Dans le
style II, il est déjà pleinement développé en Élam. C’est d’abord
l'aigle tenant dans ses serres des petits oiseaux puis des bouque-
tins (2). M. Thureau-Dangin (3) a montré que cet aigle héraldique
portait le nom d’Imgi et qu'il était l'emblème de plusieurs divi-
nités, aspects divers du même dieu Nin-Ourta, par exemple
Zababa, le Nin-Ourta de la ville de Kish et peut-être Nin-
Shoushinak, le Nin-Ourta de Suse. Heuzey (4) explique comment
cet emblème qui a été aussi celui de la ville de Lagash s'était
peu à peu propagé vers l'Ouest. Comme exemple de la représen-
tation d’Imgi, nous pouvons citer celui de la plaque de bitume
au nom de Doudou (5), celui du bas-relief de Our-Nina prove-
nant de Tello (6), celui du cuivre de Tell-el-Obeid (7) enfin
ceux du vase d'argent d'Entemena (8).
Après des siècles, bien loin des villes auxquelles il servit
d’armoirie et des dieux dont il fut le mystérieux attribut, dans
(1) Cf. Langdon, Poème sumérien du Paradis, de la Chute et du Déluge, traduit par Virolleaud,
Paris, 1919.
(2) Cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, p. 604.
(3) L'aigle Imgi, Revue d'Assyriologie, XXIV, 1927.
(4) Les armoiries chaldéennes de Sirpourla : Monuments Piot, Paris, 1894.
(5) Louvre, cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 357.
(6) Louvre, cf. Heuzey, Catalogue, p. 93.
(7) British Museum, cf. Hall, A!-Ubaïd, London, 1930, pl. VI.
(8) Louvre, cf. Monuments Piot, 1895. u
_
. CONCORDANCES ICONOGRAPHIQUES , 57
l'Espagne musulmane au x® siècle, à Medina-Az-Zahara (1), et
deux siècles plus tard, -sur le portail de Saint-Michel de Pavie et
sur la fresque de la cathédrale de Clermont puis, en 1305 à
Grenade (2), ilréapparaît encore plusieurs fois. Les ailes déployées
avec une queue magnifique, il tient dans ses serres les bêtes symé-
‘triques. Il est vrai que l’aigle sumérien a une tête de lion, mais
cette réserve ne confère que plus de force à l’indiscutable parenté
des deux figures, car les oreilles du fauve persistent souvent sur
le crâne de l'oiseau de proie. Cette apparition en Europe médié-
vale de l’une des plus anciennes armoiries de Chaldée est pour nous
de première importance. La figure héraldique se pose comme une
sorte de sceau sur un réseau d’analogies et de concordances qui
semblent toutes aboutir à elle.
‘Ces analogies et ces similitudes quelque surprenantes
qu’elles soient, nous autorisent-elles à nous demander si l’art
roman s’est i inspiré des anciens arts de l’Asie et de quelle manière,
par quel chemin. le contact aurait pu s'établir ?
Magazine, August, 1911, pl. I, fig. A.
(2) Cf. Enrique Sérrano Fatigati, Portadas artisticas de monumentos españoles, Madrid, 8. d.,
pl. de la p. 23. La même figure peut être signalée à Marrakech (x® s., Maroc); cf. Migeon, Manuel
d'art musulman, t. I, Paris, 1927, fig. 89. |
,"—,
Wr .
(1) Cf. Bernhard and Ellen M. Whishaw, Hispano arabic art at Medina-Az-Zahara, Burlington -
CHAPITRE V
DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN
I. La transmission et les contacts. — II. Rôles respectifs des styles dans la vie
des échanges. — Les âges des métaux et la première couche orientale
en Europe. — L'art barbare : le règne des procédés abstraits et de la
poétique des monstres. — Les arts du haut Moyen Age: les tissus trans-
mettent les motifs, non le procédé ornemental. — Les arts précieux de
l'Islam perfectionnent le réseau abstrait. — Les manuscrits développent
la technique ornementale et renouvellent les images.
L’importation des formes orientales en Occident date des
temps les plus anciens. Elle se développe particulièrement dans
la seconde période hallstatienne. A Este, à Bologne, en Italie,
dans le Tyrol, la Carniole, la Styrie, apparaît un décor nettement
asiatique : quadrupèdes aiïlés, sphinx, centaures et toutes sortes
d'animaux fantastiques (1). Une série de vases de bronze décou-
verte au Nord des Alpes enrichit encore ce répertoire déjà varié.
Le vase du tumulus de Grächwil près de Berne (2) montre des
génies ailés et des animaux affrontés et adossés. On retrouve la
composition du personnage entre des bêtes dont certaines ont
la tête en bas. Les anses du vase en bronze de Cumes en Cam-
panie (3) ressemblent singulièrement aux pendentifs en or de
(1) Cf. Déchelette, Manuel d'archéologie préhistorique, Paris, 1913, p. 764.
(2) Ibid., fig. 305 et 306.
(3) Zbid., fig. 307.
(|
4%.
B
60 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
l’époque d’Agadé (1). On y voit le motif de Gilgamesh que nous
avons plusieurs fois signalé dans l’art roman.
Cette importation de motifs asiatiques ne s’interrompt ‘pas
à l’époque de La Tène : les agrafes de Somme-Brionne (Marne),
de Hauviné (Ardennes) et de Weisskirchen (prov. du Rhin)
ont souvent un décor d'animaux adossés dont la composition
ornementale est très nette (2). Les bêtes ornant les bandes de
bronze repoussé des baquets de bois d’Aylesford et de Marl-.
borough (3) sont des témoins du rayonnement de cette importation.
Elle fut particulièrement active dans le Sud et le Sud-Est de
l’Espagne où apparaît tout une faune fantastique, Sphinx, lions
à têtes humaines.
Il est important aussi de noter qu’on a trouvé en Sardaigne,
dans la nécropole de Tharros, toute une glyptique qui semble
être. l’œuvre d’un atelier local et où les nfluénces assyrienne
et phénicienne sont très marquées (4).
L'art étrusque, si étroitement lié à l'Orient, fut aussi une
source puissante.de la propagation des vieux thèmes asianiques.
Des bijoux, des objets, la glyptique trouvés dans des tombes à
Caere; Corneta-Tarquinia, Preneste, Volterra sont souvent
ornés des motifs dont nous nous sommes occupé. Le faisceau
de broches trouvé dans une sépulture étrusque de la région
d’Ancône, par exemple (5), est surmonté d’un petit personnage
au-dessous duquel figurent deux bêtes adossées. On reconnaît
sans peine le thème qui apparaît successivement sur un cachet
hittite, sur la coupe de Chosroës et se développe sur le tympan
de Moissac. Les bêtes affrontées sont sculptées sur une pierre de
(1) Cf: Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 487.
(2) Cf. Déchelette, TR cit., fig. 524 et 525.
(3) Ibid., fig. 658. * ä
(4) Cf. Menant, Recherches sur la glyptique orientale, t. II, Paris, 1883 ,p. 253.
(5) Cf. Déchelette, ibid., fig. 318.
| 4
DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 61
Bologne (1). Le quadrupède à tête double, tel qu'il est esquissé
par la décoration de Suse, pour se développer avec le chapiteau
perse réapparaît sur le disque de bronze de Civitella (2). La
composition de Gilgamesh se retrouve sur le miroir Arnoaldi (3)
et sur d’autres monuments (4). La sirène à deux queues peut
être signalée sur un chapiteau de Chiusi (5). La composition de
Monteleone di Spoleto (6) reproduit le combat des bêtes des
escaliers de Persépolis. Même le personnage caucasien aux jambes
transformées en tresse se voit sur une stèle étrusque (7). La sty-
listique ornementale est toujours d’une remarquable pureté. Sur
un disque de Tarquinia (8) se compose avec les corps des person-
nages agenouillés le dessin du svastica. D’autres schémas géomé-
triques interviennent souvent dans les éléments de l’art étrusque.
Mais ce qui est encore plus important, il connaît aussi le relief.
M. Soulier a fait déjà le rapprochement de la sculpture étrusque
de la porte d’une tombe de Tarquinia (musée archéologique
de Florence) et d’un tympan roman provenant de l’église de
S. Giusto de Volterra (musée de Volterra) (9). On y retrouve, en
effet, la bête monstrueuse à double corps dont l’histoire a été
retracée par M. Pottier (10), et dont nous avons signalé quelques
autres exemples romans. Ces comparaisons peuvent se multiplier.
Les griffons affrontés attaquant un cerf, tels qu’on les voit dans
la construction romane de la cathédrale de Volterra, à S. Pietro
de Spalato et à S. Maria Forisportam de Lucques ont une
(1) Cf. A. Grenier, Bologne villanovienne et étrusque, Paris, 1912, fig. 134.
(2) Cf. P. Ducati, Sioria dell'arie etrusca, t. II, Firenze, 1928, pl. 49, fig. 154 b.
(3) Cf. A. Grenier, ouvr. cit., fig. 118.
(4) Cf. P. Ducati, ouvr. cit., pl. 56, fig. 169.
(5) Jbid., pl. 177, fig. 452.
(6) Jbid., pl. 108, fig. 288.
(7) Ibid, pl. 153, fig. 399.
(8) Zbid., pl. 67, fig. 203.
(9) Soulier, Les influences orientales dans la peinture toscane, Paris, 1924, p. 173 et suiv.,
fig. 81.
(10) Pottier, Hisioire d'une bête.
62 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
indiscutable parenté avec les motifs étrusques de vases et de
sarcophages (musée de Volterra) inspirés du vieil Orient (1).
Cette série se complète par les décorations de l’urne funéraire
de Settimello et du candélabre pascal de Saint-Paul-hors-les-
Murs de Rome entre lesquels M. Bernheimer a signalé les rap-
ports (2). Le rôle de l’art étrusque dans la formation de la
sculpture romane ne se limite donc pas à une simple transmis-
sion de thèmes et de motifs, il peut inspirer aussi le modelé
et la facture.
Ainsi dès l’époque protohistorique et même avant, se forme
en Europe tout un fonds précieux d'images et de motifs venus
de l'Orient ancien qui se renouvelle et s’enrichit à plusieurs
reprises (3).
Les Coptes, les Syriens, les Barbares, les Arabes et Byzance
enfin, ont fortement contribué à l’élargir. On sait que le contact
entre l’Europe et l’Orient a été constant grâce aux pèlerinages,
aux voyages, au commerce, sans parler des croisades et d’autres
puissants facteurs historiques. Les colonies d’Orientaux en
Occident au début du Moyen Age ont été étudiées par M. Bré-
hier (4). M. Ebersoldt a récemment réuni une documentation
très riche (5) sur les voies par lesquelles se poursuivirent Îles
échanges. Certains itinéraires indiquent des directions très sug-
gestives. Au 1x® siècle, le seigneur franc Fromond part pour les
Lieux Saints avec ses deux frères pour expier un crime. Ils se
rendent en Égypte, à Carthage, reviennent à Rome puis retour-
(1) Soulier, ouvr. cit., p. 177.
(2) Ouvr. cit., pl. IV, fig. 11 et 12.
(3) Nous laissons de côté les motifs orientaux conservés dans l’art grec et dans l’art romain
qui occupent une place particulière et dont l'étude se complique par les éléments nouveaux
d'un style souvent contradictoire à l’art roman.
(4) Les colonies d'Orientaux en Occident au commencement du M.-A., Byzantinische Zeit-
schrift, t. XII, 1903.
(5) Orient et Occident, Paris-Bruxelles, 1928-1929.
DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 63
nent au Saint-Sépulcre, visitent la Galilée, l'Arménie, l’Anatolie
le Mont-Sinaï, les rivages de la mer Rouge.
Benjamin de Tudelle, parti en 1160 de Saragosse ne fut
certes pas le premier à pénétrer au cœur de l’Asie. Partout
il trouve le témoignage de relations anciennes et régulières.
Montpellier par exemple assure un important trafic avec l'Égypte,
la Lombardie, l'Angleterre et la Syrie (1). Il va en Grèce, en
Palestine, voit Babylone, signale l’emplacement de Ninive,
visite Samarkand, atteint peut-être l'Inde, rentre par Alexandrie
et se rend à Paris. Il rencontre en Orient des Francs nombreux.
Il décrit les monuments qui retiennent son attention et certains
passages de son récit montrent que le bestiaire ancien éveille sa
curiosité (2).
Des objets orientaux arrivent en Europe par des voies
diverses. Les trésors d’églises comme ceux de Monza, de Conques,
de Sens, de Silos, Trèves, Aix-la-Chapelle, Saint-Denis, par
exemple, s’enrichissent d’étoffe coptes et sassanides, d’ivoires
arabes ou byzantins, où réapparaissent souvent les images de la
vieille Asie.
L'art roman, élaboré sur un sol où les apports orientaux
constants ont déposé des couches déjà anciennes, mis en contact
avec des arts où le style asiatique renaît avec éclat, dispose ainsi
d'une vaste matière où revivent avec plus ou moins d'intensité
les éléments des vieux arts d'Orient.
Üne remarque s’impose : la valeur de cette matière est iné-
gale, l’homme de Hallstatt ou de La Tène, l’Étrusque, le Bar-
bare, l’orfèvre arabe ou le tisserand sassanide, le voyageur à
travers les déserts de l'Orient ne voient pas la même forme
(1) Cf. Benjamin de Tudelle, Voyage autour du monde, Paris, 1830.
(2) Cf. Benjamin de Tudelle, ouvr. cit., p. 103 ; voir aussi R. Dussaud, Le sanctuaire phéni-
cien de Byblos d'après Benjamin de Tudelle, Syria, 1926, p. 247.
64 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
avec le même esprit. Ils s’en inspirent, mais la recréent. Il y a
choix, adaptation, interprétation. De la même forme sont rete-
nus des éléments différents, qui ont chacun leur sens propre et
leur valeur particulière dans l'élaboration de la sculpture romane.
Il nous est difficile d’établir dès maintenant le caractère
du rôle joué par l’ancien fond préhistorique inspiré par l'Asie.
A-t-il transmis à l’art roman des thèmes et des éléments de style
qui se renouvellent du reste avec plus d’éclat aux époques moins
éloignées des xi® et xrIe siècles, ou a-t-il simplement préparé
un terrain aux apports ultérieurs qui affluent par diverses voies ?
C'est-à-dire a-t-il introduit dans l'Occident médiéval des images
précises ou simplement contribué à l'éducation d’un goût ? Il
semble que même s’il n’a pu intervenir directement; il a favorisé
en grande partie l'épanouissement des formes de l’art barbare
et des arts orientalisants qui ont trouvé en Occident un sol
tout prêt à les recevoir.
Le rôle de ces derniers a été plus direct. L’orfèvrerie des
Scythes et des Barbares, l’ornementation des objets mérovingiens
et carolingiens constituent une chaîne continue reliant l’art
roman aux arts de l'Orient ancien (1). En suivant leur dévelop-
pement on peut voir comment les thèmes asiatiques se réveillent
de nouveau à la vie. Sur la plaque de ceinture de Jouy-le-Comte
par exemple (2) réapparaît l’ancienne composition de Gilgamesh
entouré d'animaux la tête en bas (fig. 34 b). Mais ici c’est déjà
Daniel entre les lions lui léchant les pieds comme à San-Pedro
de la Nave (fig. 35 b). Entre le cachet sumérien, le vase du tumu-
lus de Grächwil et le relief roman c’est une importante étape.
(1) Nous laissons de côté l’art irlandais (cf. F. Henry, La sculpture irlandaise, Paris, 1932) ;
sa sculpture, très influencée par l'Orient, constitue un groupe à part que nous étudierons plus
tard du même point de vue.
(2) Cf. Gazeïle archéologique, Paris, 1889.
DE L’ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 65
Les griffons, les bêtes symétriques les monstres et les personnages
qui se confondent souvent avec l’ornement, toute la géométrie
de ces décorations barbares évoquent et renouvellent encore une
fois avec force le style de Chaldée et de l’Asie antérieure qui a
déjà été connu en Occident avec Hallstatt. On y retrouve la
L
Fig. 34. — a) Détail d’un cylindre sumérien archaïque : Gilgamesh terrassant les lions :
b) Plaque de ceinturon de Jouy-le-Comte : Daniel dans la fosse aux lions.
qualité précieuse de l’ornement, l’amour du fantastique, le souci
d’une composition calculée avec soin. Ces formes d’une origine
souvent complexe qui, en Europe, précèdent l'épanouissement
de la sculpture romane ont certainement joué un rôle considérable
dans la formation de la stylistique ornementale. Ils ont renouvelé
tout une esthétique des combinaisons abstraites et ressuscité
la poétique du monstrueux. Mais du répertoire ancien ils n’ont
pas transmis tous les éléments. La dialectique savante des
formes ornementales n’a pas ici l’ancienne vigueur. Certaines
images sont déformées par la nouvelle technique du métal et du
cloisonné, leur gamme est incomplète, elles ont leur propre
accent. Malgré la multitude de points communs, ces objets du
haut Moyen Age occidental ne suffiraient pas pour expliquer
9
66 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
toute la complexité des concordances et des rapports qui lient
la sculpture romane au vieilles compositions de l'Asie.
Les arts du haut Moyen Age oriental permettent de combler
certaines de ces lacunes. On a beaucoup parlé, en évoquant
les influences orientales du rôle des tissus sassanides et coptes
Fig. 35. — a) Bas-relief d'Akthamar (Arménie) ; b) Bas-relief de San Pedro de la Nave
(Espagne).
ainsi que des ivoires arabes (1). L’iconographie des animaux
affrontés et adossés de chaque côté d’un arbre, des oiseaux symé-
triques aux cous enlacés, des monstres à corps doubles, des bêtes
s’entre-dévorant, même le personnage entouré de quadrupèdes
et l'aigle bicéphale seraient introduits dans l’art roman par les
trésors apportés d'Orient et par les précieux coffrets de Byzance
ou de l'Espagne musulmane. Certes ces magnifiques objets tou-
chés par le reflet des vieilles cultures d’Asie qu'ils renouvellent
souvent avec beaucoup d'éclat sont pour la formation de la
(1) Courajod, Leçons professées à l'École du Louvre, Paris, 1889-1908, t. I., p. 241; Mâle,
ouvr. cit,, p. 340 et suiv. : Marquet de Vasselot, ouvr. cit. ; E. Berteaux, L'art dans l'Italie méri-
dionale, Paris, 1904 : Deschamps, Étude sur la renaissance de la sculplure en France, Bulletin
monumental, 1-2, 1925 : Soulier, ouvr. cit.; E. Maillard, Saini-Jouin-de-Marnes, Gazelte des
Beaux-Arts, 1924 ; Serapio Huici, Marfiles de San Mellan de la Cogolla y Esculturas de Sanio
Domingo de Silos, Madrid, 1925 ; Bernheimer, ouvr. cit.
DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 67
sculpture romane d’une importance considérable. Il est des cas
où la relation est manifeste. Le coffret d'ivoire byzantin du
musée civil de Pise et l’archivolte de Saint-Zenon de Vérone (1)
sont décorés du même motif asiatique de la poursuite d'animaux.
Il n’y a pas seulement identité de thème. On y retrouve la même
composition, les mêmes contours, le même modelé. Le dessin
du tissu byzantin du musée de Bergen et le relief d’un chapiteau
de N.-D. de Poitiers (2) représentent les mêmes animaux adossés
en motif II dont les queues s’épanouissent en palmette. Les
grifions du chapiteau de Sant Cugat del Vallès et du cloître de
la cathédrale de Gérone peuvent être identifiés avec l’ornement
du tissu oriental du Kunstgewerbemuseum de Berlin (3) et les
chevaux affrontés d’un chapiteau de Vignory sont presque une
copie de l’étoffe provenant d’Antinoe (Haute-Égypte) actuel-
lement à Berlin (4). L’aigle bicéphale si fréquent dans la sculpture
romane ne se retrouve pas seulement sur le bas-relief musulman
de Medina-Az-Zahara mais aussi dans l’ornementation des tissus
arabes des musées de Siegburg et de Berlin, ainsi que sur l’étoffe
byzantine de Saint-Pierre de Salzburg et le tissu du trésor de la
cathédrale de Sens (5). Le combat d'animaux de Parme peut
être rapproché des motifs de plusieurs plaques arabes en ivoire
de Mésopotamie (6) ou de Sicile (7). La figure de la sirène à double
queue trouve son prototype immédiat dans la figure copte
d’'Ahnas (8).
Ces quelques exemples qu’on pourrait multiplier à l'infini
(1) Cf. Bernheimer, ouvr. cit., fig. 23 et 24.
(2) Ibid., fig. 44 et 46.
(3) Ibid., fig. 48 et 50.
(4) Ibid., fig. 47 et 49.
(5) Ibid., pl. XXX et XXXI ; Mâle, ouvr. cit., fig. 203.
(6) Cf. Migeon, Manuel d'art musulman, t. I, Paris, 1927, fig. 148.
(7) Ibid., fig. 150.
(8) Cf. Duthuit, La sculpiure cople. Paris, 1931, pl. XXIII.
68 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
permettent souvent de retrouver les liens entre le relief roman
et le répertoire des anciens arts asianiques. Ils sont une impor-
tante charnière entre deux mondes éloignés dans l’espace et
le temps. Le contact entre l’art médiéval de l'Occident et
celui de l'Orient une fois établi, il est facile d’arriver jusqu'aux
sources des motifs et de reconstituer tous les tournants de leur
chemin. Le trajet du groupe des bêtes en combat qui mène du
cachet archaïque sumérien, en passant par les cachets assyriens
et achéménides et les tissus sassanides jusqu'aux tissus arabes
et la sculpture romane peut être reconstitué avec beaucoup de
précision (1). L'histoire de l’aigle à deux têtes qui revit succes-
sivement dans l’art hittite et sassanide avant de s’incarner dans
les formes musulmanes qui le transmettent à l'Occident se
retrace aussi dans toute son ampleur (2). On suit avec beaucoup
de netteté les métamorphoses de la sirène, toute ornementale
dans l’art sumérien et les bronzes du Louristan, animée par un
style nouveau dans l’art grec (3) et durcie de nouveau en schéma
d'ornement chez les Coptes et les artistes romans. L'évolution
du groupe de Gilgamesh entouré de lions peut être aussi suivi
à travers les cachets sumériens, babyloniens, hittites, assyriens,
achéménides. Encore figé dans l’art grec archaïque (4), il se trans-
forme complètement avec l'épanouissement de l’hellénisme (5),
s’immobilise chez les Sassanides, dans les ivoires arabes, sur les
plaques barbares et sur le chapiteau médiéval. Si long que
(1) Cf. Bernheimer, ouvr. cit., fig. 104-106.
(2) Cf. Mâle, ouvr. cit., p. 350.
(3) Musée national d'Athènes ; Louvre, salle de la céramique italiote, vitrine B, n° 509.
(4) Nous pouvons signaler la composition asianique du personnage entouré d'animaux tête
en bas sur un bronze d'Olympie, cf. O. Keller, Die antike Tierwelt, Leipzig, 1909, fig. 13 c, et sur
un ivoire du sanctuaire d'Artémis Orthia à Sparte, cf. Ch. Picard, Les origines du polythéisme
hellénique, Ëre homérique, Paris, 1932, pl. XI.
(5) Les éléments iconographiques de la composition du héros sumérien attaquant les lions
peuvent être reconnus dans la Ménade, couronnée d’un serpent et brandissant une panthère ren-
versée, sur un vase grec, cf. Ch. Picard, ouvr. cit., pl. XVIII.
DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 69
26
soit ce parcours dés motifs, on peut retrouver avec plus ou moins
rs de sûreté | presque chacune de ses étapes. La question qui se pose
* c'est de savoir si les-arts précieux du haut Moyen Age oriental
qui reçoivent et qui transmettent des thèmes plus anciens
constituent un ensemble aussi homogène que l’art sumérien et
.ses dérivés immédiats d’une part et la sculpture romane de
l’autre, si le secret des combinaisons créatrices y est fidèlement
transmis, ou bien si les ivoires et les étoffes ne font que conserver
les vestiges d’une technique désormais sans vie ?
La première remarque qui s’impose, c’est que les tissus, tout
en restant fidèles aux thèmes figurés hérités des monuments
anciens l’interprètent le plus souvent d’une manière particulière.
La technique du tissage déforme inévitablement le dessin.
L’ entrecroisement des fils qui doit être respecté efface la courbe
ornementale. Introduite dans une matière nouvelle, la ligne
perd sa netteté. Les contours n’ont ni la même souplesse, ni la
même fermeté. Le jeu de l’ornement se durcit et s’appauvrit.
Ainsi transposé et déformé le décor curviligne tend au stéréo-
type. Dans toutes ces formes, si riches soient-elles, on ne
retrouve plus le mouvement secret qui évoque et qui crée les
formes diverses : monstres bicéphales, bêtes à deux corps et
à tête unique, êtres chimériques à membres et à troncs mul-
tiples. De toutes ces images qui se tiennent, se déterminent et se
complètent, il ne subsiste ici que des fragments et il est difficile
de suivre l’enchâäînement créateur des motifs. Tous les per-
sonnages et les bêtes reproduits sur les tissus s’éloignent indé-
finiment, sans se toucher comme ‘une suite solennelle d’armoiries.
C’est une rangée d’ornements. Introduits dans un nouveau
monde de formes, ils prennent un sens nouveau Let élaborent une *
autre poétique. l CE
Cette passivité de copistes qui tente l'extérieur d'une
*
70 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
forme sans participer à sa vie interne s'accuse aussi dans la
décoration arabe et sassanide des coupes, des plats, des ivoires,
des objets précieux où la liberté ornementale n’est pourtant pas
gênée. Cet art reproduit fidèlement plusieurs motifs sans se
soucier de leur structure cachée ni des causes qui les ont suscités.
C’est surtout un décor calculé avec une extrême élégance intel-
lectuelle qui se satisfait de la pureté des solutions. L'image est
noyée dans l’ornement. Elle est conçue surtout comme un jeu
de courbes, de droites et d’angles et ses variations sont relative-
ment limitées. Elle ne se métamorphose pas. Elle ne renouvelle
pas constamment l’armature abstraite, elle est elle-même immo-
bilisée. Les Arabes enrichissent le réseau linéaire, mais ils n’ont
pas le goût d’y faire foisonner les aspects multiples de la matière
figurée. Leur rôle semble avoir été surtout de perfectionner des
combinaisons abstraites mais non d’en faire naître la vie.
Si importants que soient ces objets pour justifier certains
aspects de la sculpture romane, ils n’expliquent pas encore
l'origine de sa technique. Par rapport à la puissance et à la plé-
nitude avec lesquelles s’épanouit la stylistique romane, ces formes
qui se placent entre la fin d’un art et le début d’un autre, semblent
plutôt être les témoins d’un déclin académique que ceux d’une
féconde période expérimentale.
Ce n’est pas là, mais sur les pages des manuscrits que se
développe surtout la stylistique ornementale. Travaillée comme
un dessin d’orfèvre, la miniature du haut Moyen Age s'inspire
beaucoup des anciens arts précieux. Elle leur emprunte non
seulement des thèmes isolés, mais aussi la technique qu'elle
adapte à ses propres besoins. Elle ne se limite pas à reproduire
passivement des figures de bêtes symétriques ou en combat,
inscrites dans différents motifs décoratifs, elle recrée sa matière
propre. L'architecture de la lettre se substitue à l’ordonnance
DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 1
de l’ornement, le rythme calligraphique plus spontané et plus
vivant aux courbes durcies des anciennes figures ce qui renou-
velle complètement le dessin. Le principe reste le même : c’est
toujours le jeu des contours abstraits et des images vivantes
mais le répertoire varie. Le changement d’armature trouble la
vie figée des formes et lui donne un essor nouveau. C’est grâce
à cette transformation du réseau que s’animent et se recréent
es vieux motifs. A l’aide de recettes nouvelles, l’artiste recompose
et refait les images ornementales de personnages et de bêtes.
Il ne copie plus, il n’imite plus servilement les anciennes figures.
Il s’agit ici d’une vraie renaissance du procédé.
Déjà au début du vre siècle, le Dioscoride de Vienne offre un
vaste répertoire d’initiales zoomorphiques. Des poissons, des
poulpes, des dauphins et des bêtes variées se plient et s’étirent
pour composer le dessin des lettres. Ce décor se développe rapi-
dement et envahit les manuscrits arméniens, francs, lombards,
visigothiques, carolingiens et irlandais (1). Du Caucase jusqu'aux
Îles Britanniques, il constitue une chaîne continue, à la fois
homogène et diverse, d’une singulière richesse. Sous la plume
du calligraphe apparaissent des oiseaux, des monstres, des per-
sonnages aux Corps allongés, désarticulés, courbés quis’étreignent,
se mordent, s’entredévorent et dont le support et le squelette est
donné par la majuscule. La fantaisie n’a plus de limite. Jamais
jusqu'ici on n’a réussi à trouver à l’intérieur d’un réseau immo-
bile de courbes tant de liberté et de caprice. M. Bréhier cite
un D du Lectionnaire de Luxeuil (2) fait d’un paon, la tête
en bas, le col frecourbé, la queue étalée en l’air. Aïlleurs la
même lettre est formée d’un quadrupède luttant contre un
(1) Cf. L. Bréhier, L'art en France, Paris, 8. d., chapitre Calligraphie et enluminure des
manuscrits.
(2) B. N. lat. 9427.
72 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
dl
serpent. Le E du sacramentaire etet de Colone: (1) est
fait de quatre poissons se mordant mutuellement ; le S, de sept
poissons en zigzags. Certaines lettres arméniennes sont construites
par une combinaison étrange de.plusieurs bêtes superposées et
s’entre-dévorant (2). Dans les lettres géorgiennes, une tête humaine
fait partie d’un corps de serpent. On:y voit aussi des animaux
_enlacés (3). À l’intérieur des mêmes lignes, les images changent
sans cesse. Les métamorphoses deviennent particulièrement,
complexes dans les manuscrits irlandais où les spirales et les
entrelacs constituent un réseau encore plus riche et plus serré
qui atteint une virtuosité extraordinaire (4). Le livre de Kells,
l'évangéliaire de Durrow (5) donnent des exemples étonnants
d'échanges entre l'image de l’homme, de la bête et le décor:
abstrait. |
Ainsi tandis que les arts précieux du Moyen Age oriental,
les tissus et les ivoires sassanides, arabes, byzantins et coptes,
se bornent à reproduire différents motifs en oubliant souvent la
technique qui les a engendrés, les manuscrits développent sur-
tout cette technique. Ils ne se contentent pas de répéter les
formes anciennes. Tout en restant fidèles aux vieux principes,
ils inventent un univers nouveau. C’est dans les initiales zoomor-
phiques, les treSses et les spirales écrites que se recrée et reprend
conscience d'elle-même la stylistique ornementale.
Tels sont les arts et les milieux qui préparent en partie
l'épanouissement de l’art roman. Dans l’ensemble des forces
(1) B. N. lat. 12048. z 3
(2) Évangéliaire du roi Hetoum, école de Drazarg, BIDACIHONUS d’Etchmiadzin,, : man.
n° 979 du catalogue.
(3) Évangéliaire de Diguroud, Bibliothèque du rusée rap nique de Tiflis, n° 1667
du catalogue. - :
(4) Cf. Focillon, L'art des cn romans, Paris, 1931, p. 97 et suiv.
(5) Cf. Westwood, Fac-similes of the miniatures and ornaments of anglo-sazon and érish
.manuscripis, London, : 1868. ‘+
DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN 73
contribuant à sa genèse, ils semblent avoir chacun une fonction
précise. Si l’art barbare, annoncé lui-même en partie par
Hallstatt et La Tène crée un terrain fertile pour le développement
des formes géométriques et fantastiques dont il apporte quelques
éléments, l’art arabe participe à la formation du génie abstrait
de l'artiste. Les objets sassanides enrichissent le répertoire thé-
matique. Les calligraphes des manuscrits raniment et assou-
plissent le mécanisme déjà durci des métamorphoses imagées à
l’intérieur des formes stables. Ils évoquent tous certaines voies
possibles par lesquelles l’Occident a pu prendre un contact plus
ferme avec une Asie plus ancienne et plus authentique.
10
CHAPITRE VI
LE RÔLE DE LA TRANSCAUCASIE
La Transcaucasie préhistorique et l’art de Sumer. — Renaissance médiévale des
arts asianiques en Arménie et en Géorgie. — Le Daghestan. — Transposition
monumentale de la stylistique ornementale. — Monuments du Caucase et
de l’art roman.
L'art médiéval de l'Arménie, de la Géorgie et du Daghestan
par son rôle dans la formation de l’art roman mérite un
examen particulier.
Il est important de rappeler que le Caucase préhistorique
n’a pas été isolé des civilisations de Sumer. Les trouvailles de
la région de Kouban (1), les fouilles de Maikop (2) d’autres encore
ont fourni une importante matière que Rostowtzeff (3) a jus-
tement rapprochée des monuments de Sumer archaïque. Les
fouilles des tombes royales d’Our ont apporté depuis des élé-
ments nouveaux qui ne font que renforcer les hypothèses d’un
lien entre ces civilisations voisines. Nous ne devons pas être
surpris d'y retrouver les quadrupèdes et les oiseaux-rinceaux (4),
(1) Cf. Matériaux pour l'archéologie du Caucase, t. VIII ; Contenau, Manuel, t. III, p. 1568
(2) Compte-rendu de la commission archéologique, 1897.
(3) L'âge du cuivre dans le Caucase septentrional et les civilisations de Sumer et de l'Egypte
protodynastique, Revue archéologique, juillet-septembre, 1920 ; The sumerian treasure of Astra-
bad, dans The Journal of egyptian archaelogy, vol. VI, 1920 ; V. Minorski, Transcaucasica, dans
le Journal asiatique, déc. 1930, et W. Allen, À history of the georgian people, London, 1932,
chapître IT, Bronze and iron.
(4) Objets de Routha, collection de la comtesse Ouvaroff, cf. Matériaux pour l'archéologie
du Caucase, t. VIII, pl. CV, fig. 19; de Kouban, cf. ibid., pl. XLIII, fig. 4 ; de Dergavs, cf.
ibid., pl. LXXIX, fig. 1.
76 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
des monstres à queue de poisson et corps d'oiseau, enroulés en
des courbes ornementales (1), des bêtes affrontées (2) qui s’ins-
crivent dans le motif en as de cœur (motif II), des êtres fantas-
tiques qui résultent de la fusion de deux corps adossés (3),
prototypes du chapiteau perse, des esquisses de la sirène, du
personnage inscrit dans l’ovale ou dans le cercle (4) qu’il saisit
comme les queues retroussées (5). Enfin nous avons déjà signalé
un cylindre caucasien avec un personnage qui enlace ses jambes
en une véritable tresse. Sans aucun doute, la culture sumérienne
s’étendait au delà du mont Ararat et y persistait longtemps.
Or tout ce vieux fond asiatique renaît et se déve oppe
avec richesse dans les régions du Caucase à une époque qui
précède immédiatement la formation de l’art roman d'Occident.
Des oiseaux-rinceaux (motif I) peuvent être signalés à Martvili
(vire siècle) et sur un relief de Gveldessi, actuellement au musée
de Tiflis (6), les quadrupèdes inscrits dans la même formule se
retrouvent à Ananour. On y voit aussi souvent les monstres
classiques du bestiaire sumérien, les griffons (Ochque, Sanahin,
Nicorzminda), les sirènes oiseaux (Akthamar), les oiseaux à tête
de quadrupède (Akthamar), les êtres étranges mi-serpent mi-
oiseau (Sanahin). Les bêtes-rinceaux adossées ou affrontées
selon le schéma en as de cœur (motif II) apparaissent sur les
tympans de Nicorzminda, sur les frises d’Ani et à Akthamar.
(1) Ermitage, provenant de Tchmi, cf. Matériaux, t. VIII, pl. LXI, fig. 7.
(2) Kouban, coll. de la comtesse Ouvaroff, cf. Matériauz, t. VIII, pl. XXII, fig. 1.
(3) Ermitage, provenant de Tchmi et de Komboulta, cf. Maïériaux, t. VIII, fig. 243 et
pl. XCII, fig. 13, pl. CXXXIV, fig. 4.
(4) Ermitage, provenant de Lizgor, cf. Matériaux, t. VIII, pl. LXIII, fig. 6; de Komboulta,
cf. ibid., fig. 244 et pl. CXXX, fig. 8.
(5) 11 serait intéressant d'étudier les bronzes et les cuivres du Caucase par rapport aux
bronzes du Louristan. ÉJaborés sur le même fond asianique et dans les mêmes conditions, ils
semblent présenter des réelles affinités.
(6) Pour le répertoire et la date de ces monuments, cf. Baltrusaitis, Études sur l’art médiéval
en Arménie el en Géorgie, Paris, 1929.
LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE 77
L'arbre sacré qui leur sert d’axe y est aussi souvent repro-
duit avec fidélité. Nous rencontrons une fois de plus les mêmes
bêtes affrontées selon le schéma de la palmette ramifiée (motif III.)
À Akthamar ce sont des quadrupèdes, à Sanahin des monstres
aux corps allongés. Le monstre formé par la fusion de deux
corps attachés à la même tête peut être signalé à Djoulfa.
Le personnage n'échappe pas non plus à la composition
ornementale. À Tzveti-Tzhoveli de Mtzhet, il se plie en rinceau.
Sur le tympan de Katzh, deux rinceaux constituent une magni-
fique palmette (motif III), formée aussi par des corps humains.
Ce motif se dédouble à Nicorzminda où les anges d’un des tym-
pans sont dessinés par une ingénieuse combinaison d’ornements.
Le motif ornemental de Gilgamesh terrassant les fauves
n’a pas été non plusi ignoré des Caucasiens. On le voit à Akthamar
(fig. 35 a) et à Martvili. C'est déjà Daniel dans la fosse aux lions
et, détail significatif, les bêtes sont là aussi la tête en bas. Cette
identité dans le détail qui rattache étroitement l’art du Caucase
à des formes de Sumer, se retrouve aussi au temple de Bagrat
à Koutaïs (1003). Les lions attaquant un bouquetin sculpté sur
un des chapiteaux (fig. 36 b) sont une exacte reproduction du
groupe de la plaque de coquille gravée trouvée à Our dans la
tombe du Roi (1). Comme sur la plaque, la victime est placée
au milieu la tête en bas, et les fauves dressés la terrassent du
même mouvement dés pattes. Cette étonnante persistance d’une
forme à travers plusieurs millénaires prend une valeur parti-
culière. Elle est comme le signe de la vitalité des forces anciennes
qui participent maintenant à la formation d’un art nouveau.
Une persistance du même ordre peut être signalée à Haritch
qui nous révèle, sur un monument du vie siècle, la base de la
(1) Cf. Contenau, Manuel d'archéologie orientale, fig. 942.
78 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
statue du Dieu de Karkemish, les deux lions sculptés sur les
côtés opposés du socle et le personnage de la troisième face,
devenu Daniel.
Nous n'insistons pas beaucoup sur les thèmes des bêtes qui
a b
Fig. 36. — a) Détail d'une plaque de la tombe du Roi-Our ; b) Relief d’un chapiteau de
Koutaïs (Géorgie).
se poursuivent ou s’entredévorent, des animaux simplement
affrontés ou marchant au pas, qui tout en ayant une origine
asiatique sont déjà devenus classiques
et dont la signification générale dans
l’histoire de ces échanges doit être limi-
tée. Communs aux arts les plus diffé-
rents, ils ne suffisent pas pour établir un
lien entre la sculpture géorgienne et ar-
ménienne et les compositions de Sumer.
Un autre thème a une importance
plus grande : l’aigle aux ailes déployées
attaquant sa proie. Il orne plusieurs cha-
M pages olel de Saint Liteaux de Koutaïs. Il figure à Kehardt,
LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE 79
à Saint-Grégoire de Dsech, sur les portes de la ville d’Ani. Il
devient le blason d’une dynastie arménienne. Sans doute ce
n’est pas absolument l'oiseau Imgi, mais c’en est une variante
qui fut particulièrement répandue en Cappadoce. L'’aigle a par-
fois deux têtes et dans ses serres, il ne tient pas des quadrupèdes
adossés, mais un seul animal.
À côté du groupe arménien et géorgien nous avons celui du
Daghestan, région musulmane du Caucase où le souvenir des
arts d’Asie semble persister avec force particulière. Les premiers
renseignements sur les reliefs de cette région ont été donnés par
Dorn (1). Beaucoup d’entre eux ont été publiés tout récemment
par Bachkiroff (2), après plusieurs expéditions. Un certain
nombre de monuments se trouvent actuellement à l’Ermitage
où ils ont été apportés, en 1928, par M. Orbeli, un des conser-
vateurs du musée.
Ces reliefs découverts, pour la plupart, dans les villages de
Koubatchi, de Kala Koreich, de Gonoda et Amouzgha et qui se
placent entre le x1® et le xrr1 siècle, sont d’une importance
considérable pour l'étude de la sculpture romane. En bien des
points ils s’apparentent à elle et d'autre part le rapport qui les
unit à l’art sumérien est manifeste. Le vieux bestiaire asiatique
y revit sans être altéré, mais un élément nouveau intervient qui
au lieu d’éloigner cet art de sa source, l’aide à y puiser l’essentiel.
Le génie géométrique de l’Islam qui, dans d’autres régions, se
limite à une virtuosité linéaire s’exerce ici sur la matière figurée,
dont il maintient le caractère ornemental.
Les griffons adossés et affrontés obéissent aux courbes de
(1) Dorn, Compie-rendu du voyage au Caucase et sur les bords de la mer Caspienne, Saint-
Pétersbourg, 1861 ; Caspy, appendice aux Mémoires de l'Académie des sciences, t. XXVI, Saint-
Pétersbourg, 1875 ; en 1895 paraît L'ailas pour les voyages de Dorn au Caucase.
(2) A. Bachkiroff, L'art du Daghestan, Moscou, 1931 (en russe avec un résumé anglais).
80 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
l’ornement. Les personnages eux aussi s'y soumettent. L’aigle
bicéphale suit toutes les branches de la palmette ramifiée. Il
serait étonnant de ne pas voir reparaître ici.les thèmes clas-
siques des combats et les poursuites de bêtes. Gilgamesh entre
des fauves affrontés n’est pas encore retouché par l’iconographie
chrétienne. C’est un art encore tout pénétré de croyances et
de fables d'Asie.
: Tels sont les principaux éléments de la sculpture du Caucase
médiéval. Les thèmes, le style, la technique sont un héritage
direct du fond régional ancien dont nous avons montré les rap-
ports avec l’art sumérien. Mais sa formation est plus complexe,
Il est possible que la renaissance sassanide et l’art musulman
l’aient aidée à ressusciter- son passé et qu'ils aient puissamment
contribué à son élaboration. Mais elle a aussi sa personnalité
et constitue un style. Elle unit et transforme selon ses besoins des
éléments divers. Le trait essentiel, c’est sa qualité monumentale.
Les compositions asianiques que nous avons comparées à
la sculpture romane sont presque toutes, sauf quelques excep-
tions, comme les reliefs hittites de Karkemish et de Tell Halaf,
à une petite échelle. Ce sont pour la plupart des cachets ou des
-cylindres-sceaux, des plaques de coquilles gravées, ou une déco-
ration de céramique: C’est surtout là, sur ces objets précieux
que se développe et se forme la stylistique ornementale. C’est
dans le champ le plus restreint qu’elle se précise. On a presque.
l'impression que c’est l’espace limité qui lui assure des conditions
favorables et que le jeu des figures est d’autant plus pur que les
dessins sont plus réduits. L'image minuscule d’un homme ou
d’un animal où les détails disparaissent, s’identifie plus facile-
ment avec un schéma graphique. Elle tend presque nécessaire-
ment à une simplification, si bien que l’axe d’un corps et le corps
même semblent ne faire qu'un. Le style filiforme de certains
+
|
1
LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE 81
cachets sumériens nous le démontre. D'autre part sur les petites
surfaces l’ornement prend autant d'importance que les formes
vivantes ; il s'impose à elles, il les pénètre et se confond avec
elles. Ajoutons que la forme réduite exige un calcul plus minu-
tieux et plus précis ce qui détermine des combinaisons plus
savantes. C’est avec une précision d’horloger que le graveur de
sceaux doit composer son dessin.
Par une contradiction qui peut surprendre, au moment où
le sculpteur de Goudéa construit sa statue « colossale », où les
architectes de Babylone, d’Assyrie ou de Perse décorent leurs
édifices, ils renoncent à la stylistique ornementale. Il leur faut
des formes plus sévères et plus grandes, aux lignes synthétiques,
aux surfaces monumentales. En général dès que le relief prend
des proportions vastes, il échappe au jeu trop subtil de l’orne-
ment (1). La sculpture du Caucase est peut-être une des pre-
mières exceptions à cette règle (2). À Katzh, la palmette ramifiée
qui compose les personnages adossés s’épanouit sur tout le fond
du tympan. La composition de la plaque de coquille de la tombe
du Roi d'Our se retrouve à Koutaïs sur un chapiteau de près de
2 mètres de côté. À Akthamar, les parois de l’édifice sont presque
entièrement revêtues de reliefs. Il ne s’agit plus de sceaux ou
(1) Nous ne pouvons citer que quelques rares exemples de la grande sculpture ornementale :
le relief rupestre de Iasili-Kaïa, cf. P. Couissin, Le Dieu épée de Iasili-Kaïa et le culte de l'épée dans
l'antiquité, Revue archéologique, 1928 ; l'aigle bicéphale d’Euyuk, cf. Contenau, Manuel d'archéo-
logie orientale, fig. 676 ; quelques reliefs de Tell Halaf, cf. D' Oppenheim, Der Tell Halaf, eine
neue Kultur im ültesien Mesopotamien, Leipzig, 1931.
(2) Les Musulmans et en particulier les Arabes et les Seljoukides de Perse, de Mésopotamie et
d'Asie Mineure ont aussi pratiqué une sculpture architecturale qui s'inspire nettement de vieux
thèmes asianiques. Mais ces reliefs ornementaux ou héraldiques qui décorent les portes de villes
ou d’édifices (porte de Mardin, 910 ; porte de Kharpout à Diyarbekir, Amida ; porte de Bab Sindjar
à Mossoul ; porte de Konia ; porte d'Alep ; portail de la mosquée de Diwrigi, Asie Mineure, 1233 ;
la porte du Talisman à Bagdad 1221), des murailles (Diyarbekir, Mossoul, Raghès) et des fenêtres,
semblent être sensiblement plus tardifs que les reliefs d'Arménie et de Géorgie qui apparaissent
déjà au vu siècle. D'autre part leur répertoire paraît être assez limité et leur style durci. L'échelle
même, en général relativement réduite, rapproche plutôt ces monuments de l’art des coffrets
précieux que du style monumental. Cf. Migeon, Manuel d'art musulman, Paris, 1927, t. I p. 259
et suiv.
11
82 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
de cylindres, mais de frises, de chapiteaux, de tympans monu-
mentaux. Au moment où l'Occident oublie presque complètement
la science de la grande sculpture sur pierre, en Transcaucasie,
on orne des surfaces considérables. Au vrie siècle les églises de
Djvari, d’Ateni, comportent des tympans sculptés et leurs parois
extérieures sont tapissées de reliefs. Ochque (rx£ siècle) présente
un ensemble important de grandes compositions. Koutaïs (1003)
conserve encore des chapiteaux colossaux. L'église de Nicortz-
minda (second quart du xi® siècle) possède quatre pignons
sculptés et onze tympans. Les motifs hérités d’un art local plus
ancien prennent ici une grandeur et une force nouvelles.
Nous avons étudié les rapports stylistiques de ces formes
arméniennes et géorgiennes avec la sculpture romane (1) et
trouvé les mêmes lois dans la technique de la composition.
Même en dehors du répertoire asianique, il y a des points com-
muns : la destination du relief appelé à décorer un édifice, le
sens aigu de la plastique, le goût pour les calculs géométriques,
la recherche de contours précis ont fait naître dans ces deux
arts toutes sortes de formules comparables. La même technique
appliquée à la même matière a produit le même résultat. On
retrouve un répertoire analogue, la même gamme ornementale.
Nous sommes amené à nous demander si ces coïncidences de
style ne traduisent pas des liens plus étroits, si cet ensemble
des reliefs caucasiens ne constitue pas une des « expériences
préliminaires » (2) de la sculpture romane et si, en particulier,
il n’a pas pu jouer aussi un rôle dans l’introduction des éléments
asianiques dans l’art médiéval de l’Occident.
En abordant cette question, il nous faut voir tout d’abord
(1) Cf. Baltruÿaitis, Études sur l’art médiéval en Arménie et en Géorgie.
(2) Cf. Focillon, L'art des sculpteurs romans, Paris, 1931.
un
LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE 83
si on ne peut pas trouver dans l’art roman et dans l’art du
Caucase des détails communs.
Nous avons mis en lumière l’étroite parenté qui unit le
personnage de la trompe de Coumourdou, datée de 964 et l’ange
de la trompe de Conques (1). Il n’y a pas seulement identité
d'emplacement mais identité de traitement. Le corps est un
rectangle allongé, les longues manches à Coumourdou s’épa-
nouissent à Conques en ailes. La figure du tympan de Koubatchi
et celle de N.-D. de Nantilly à Saumur (2) nous ont conduit
à un autre rapprochement. Ce sont les mêmes corps mons-
trueusement élargis, la même facture des plis. Même identité
d'ordonnance et de modelé entre les arcades de Saint-Aubin
d'Angers et une fenêtre de Koubatchi, même ouverture jumelée,
même tympan reposant sur deux arcs, même décor des colonnes
au rebord légèrement accusé, même sens de la couleur de la
matière sculptée (3). Le tympan de Katzh qui date du xr® siècle
et celui de Pont-l’Abbé (4) ont aussi d’intéressants points de
ressemblance. La formule de la composition est la même : deux
beaux rinceaux réunis autour de l’axe médian (motif III). Dans
les deux cas les deux rinceaux sont décrits par des corps humains
incurvés.
Cette liste de coïncidences peut être plus longue encore. Les
têtes sculptées dans les pierres de Koubatchi, avec un modelé
à peine sensible et ornées d’une rainure profonde, se retrouvent
à Avallon. Le Daniel dans la fosse aux lions d'Arles a son pro-
totype non seulement à Karkemish mais aussi à Haritch, sur
une base de stèle remontant au vie siècle (5). Les aigles tenant
(1) Cf. Baltrusaïitis, Études sur l'art médiéval en Arménie et en Géorgie, pl. LXXXIII.
(2) Cf. ibid., pl. LXXXIV.
(3) Cf. ibid., pl. LXXXIX.
(4) Cf. ibid., pl, XC.
(5) Cf. ibid., pl. LXX.
84 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
leur proie qui se dressent aux angles des chapiteaux de Sant
Cugat del Vallès et de Gérone doivent être comparés à ceux de
Koutaïs. C’est au relief de Koutaïs (fig. 36 b), qu’on peut compa-
rer aussi les bêtes se poursuivant de Saint-Michel de Pavie
Fig. 38.— a) Tympan d’une fenêtre de Koubatchi (Daghestan) ; b) Tympan de Charnay
Basset (Angleterre).
(fig. 37). L’aigle bicéphale de l’archivolte de Ripoll a le modelé
lisse, la queue en éventail, la silhouette de l’aigle héraldique
d'Arménie, le dragon de l’archivolte de Koubatchi est singulière-
ment proche de celui de Talmont. Il est plus remarquable encore
de trouver au Caucase et en Occident une série de tympans
presque identiques. Nous avons signalé le cas de Katzh et de
LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE 85
Pont-l'Abbé, en voici quiques autres. Les tympans de Nicortz-
minda et d'Amagou, décorés d’un personnage coupé à mi-corps
par le linteau, ont leur réplique à Ratisbonne, à Cingoli (portail
de la cathédrale), à Ancône (portail de Santa Maria di Piazza).
Le tympan aux bêtes affrontées de Koubatchi évoque celui de
Marigny (Calvados). Les corps aux longs cous réunis autour de
l’axe médian ont bien des ressemblances ; le tympan d’une fenêtre
de maison de Koubatchi encore (fig. 38 a) (1), se répète exacte-
ment à Charnay-Bassett (fig. 38 b), en Angleterre. Les griffons
sont les mêmes, avec cette différence qu’au Daghestan, ils ne
sont pas ailés. Les oiseaux du tympan de Villesalem ont une
incontestable parenté avec un tympan de Koubatchi (2). On
retrouve jusqu’à la facture des plumes des queues. Enfin, il existe
en Occident un groupe de tympans dont la composition est
donnée par une miniature arménienne : Wordwell, Knook et
Saint-Étienne de Beauvais. Leur dessin consiste en deux rinceaux
enroulés qui s’enlacent à deux bêtes affrontées ou adossées.
L’axe médian est souligné soit par une tige ornementale soit
par un personnage. Une miniature de l’évangéliaire de Hah-
pat.(3) datant du xi® siècle est composée de la même manière :
le frontispice du feuillet 27 est formé par deux colonnes sur-
montées d’un tympan encadré de deux archivoltes (fig. 39).
Comme à Beauvais (fig. 40), le tympan est couvert de deux
magnifiques rinceaux réunis autour d'un ornement central.
Deux éléphants adossés se mêlent à leurs courbes. Ils occupent
la même place que les bêtes de Beauvais. Détail curieux, les
contours du personnage de Beauvais coïncident à peu près
avec l’ornement médian de la miniature de Hahpat, sa tête se
(1) Cf. Bachkiroff, ouvr. cit., pl. 96.
(2) Cf. ibid., pl. 97.
(3) Actuellement au musée d'Érivan, n° 207 du catalogue.
86 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
substituant à la tache des feuilles décoratives qui marquent le
sommet. Les archivoltes sont décorées par les mêmes courbes.
Le relief se détache en clair sur un fond obscur. Il traduit les
formes dans le même esprit que la miniature : il semble que
l'artiste de Saint-Étienne de Beauvais ait essayé de traduire
par des lumières et des ombres la gamme des valeurs dont dis-
posait l’enlumineur arménien.
Ces rapports sont trop nombreux et trop précis pour qu’on
puisse croire à une série de simples coïncidences ou de rencontres
dues à l’homogénité du style. La même conception générale de
la forme, les mêmes sources suffiraient-elles à expliquer cette
multitude de points communs ? Ce ne sont pas seulement les
procédés qui sont en accord mais les monuments qui sont sem-
blables. IL est difficile d'admettre que tant d'éléments réunis
qui ne se commandent pas forcément les uns les autres, et dont
les origines et les raisons d’être sont si différentes s'unissent de
la même manière dans des régions si éloignées sans qu’il y ait
eu des contacts.
Ni la Géorgie, ni l'Arménie n’ont été isolées du monde chré-
tien d'Occident. Bien au contraire, elles ont entretenu des rela-
tions suivies avec Byzance, l'Italie et même d’autres pays plus
lointains. Des Arméniens occupèrent le trône de Byzance. L'’ar-
chitecte Tiridate, auteur de la cathédrale d’Ani et des églises
d’Argina et de Hahpat collabora à la restauration de la coupole
de Sainte-Sophie. Au 1x-x° siècle, Byzance est peuplée d’Armé-
niens (1) qui se répandent à travers tout le monde occidental.
À Ravenne, les Orientaux forment un groupe assez nombreux
pour qu’un quartier de la ville ait été appelé « l'Arménie ». On
trouve aux xIe-xr1e siècle des peintres arméniens à Jérusalem
(1) Strzygowski, Die Baukunst der Armenien, Vien, 1918, t. II, p. 742.
Phot. Baltrusaitis
Fig. 40. — Tympan de Saint-Étienne de Beauvais
LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE 87
et en Égypte, à Constantinople des architectes et des juris-
consultes. En arrivant à Jérusalem et à Alexandrie, Benjamin
de Tudelle trouve beaucoup d’Arméniens et de Géorgiens en
relations constantes avec des Francs et des Grecs (1). Le seigneur
Franc Fromond visite au xr1e siècles l'Arménie (2) et à la même
époque Syméon l’Arménien se rend à Rome et en Espagne (3).
Il visite l'Angleterre et finit par se retirer dans un monastère
de Mantoue. Au temps des Croisades, des Arméniens se fixent
en France. La bibliothèque d’Etchmiadzin fait faire des recher-
ches sur le pèlerinage d’Akthamar vers Saint-Jacques-de-Compos-
telle. Après la chute d’Ani, prise par les Grecs en 1045, par les
Turcs vingt ans plus tard pour être reprise enfin par les Bagra-
tides de Géorgie, il y eut une véritable émigration vers l'Ouest.
Une Arménie nouvelle se fonde à la fin du xte siècle en Cilicie.
Érigée en royaume, elle passe aux Lusignan et finit par perdre
son indépendance à la prise du château de Sis par les Turcs (1375).
Les relations des « barons » de Cilicie avec les Croisés qui consti-
tuent une part importante de la vie politique de l’Orient latin
sont, peut-être, le dernier chapitre de l’histoire de relations
commencées beaucoup plus tôt. Tous ces faits, rap dement
retracés, évoquent bien des possibilités d'échange. Ils nous
autorisent peut-être à faire entrer les arts caucasiens aussi bien
que les arts musulmans et coptes dans le complexe des forces
artistiques qui contribue à la genèse de l’art roman.
Dans la question de la propagation et de la renaissance des
formes sumériennes, les arts du Caucase semblent avoir un rôle
considérable. C’est à eux que reviendront le mérite du premier
essai systématique et de l’application de la stylistique ornemen-
(1) Benjamin de Tudelle, Voyage autour du monde, Paris, 1830, p. 36, p. 103.
(2) Cf. Ebersolt, ouvr. cit., Paris, 1928, p. 54.
(3) Cf. ibid., p. 8i.
88 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
tale à la grande sculpture. Nous avons vu tout une gamme de
personnages et de bêtes, pliés en rinceau, s’enchaîner et se méta-
morphoser. Puissamment agrandis, les motifs se déterminent,
s'appellent et reprennent leur vie primitive. Leur style est inter-
médiaire entre celui des monuments de Sumer et ceux de l’art
roman d'Occident, ils servent en quelque sorte de pont. Le
Daniel entouré de deux lions d’Akthamar se place bien entre le
petit dessin de Gilgamesh figurant sur un cylindre et le relief
de San Pedro de la Nave ; celui d'Haritch est une transition
logique entre la base paiïenne de Karkemish et le chapiteau
d'Arles. L’aigle arménien engendré par Imgi annonce le blason
de Ripoll. Ils se rattachent à l’Orient ancien par leur thème
et par la technique de la composition, à l'Occident par la
transposition architecturale de la technique ornementale. Mais
tandis que la sculpture romane est incorporée au mur et aux
diverses parties de la bâtisse, la sculpture du Caucase n’a pas
encore trouvé une place définie sur les vastes surfaces des
monuments. Elle s’accroche au hasard sans qu’intervienne dans
sa répartition un raisonnement du constructeur.
Quelques chapiteaux et quelques tympans mis à part, la
sculpture inscrite dans le bloc de l’église ne contribue pas à
donner l’impression de la logique et de la stabilité. Elle la détruit
au contraire. Ces dalles majestueuses, inserrées dans l’architec-
ture restent extérieures à l’édifice (1).
L'art roman a réussi à réaliser l’accord profond de ces formes
ornementales et les nécessités techniques. Nées du décor d’un
objet précieux, elles collaborent ici avec l'architecture. Elles
font corps avec le bâtiment
(1) Cf. Baltruëaitis, Études sur l'art médiéval en Arménie et en Géorgie, chapitre”
Caractère alectonique de l'architecture ei du décor. à
CONCLUSION
Tels sont quelques-uns des liens et des étapes entre la
sculpture romane et les vieilles formes de l’Asie. Sans doute
l'introduction des motifs asianiques en Europe médiévale
s'explique en partie par l’apport massif en Occident des difié-
rents objets d'Orient, des étoffes, des vases, des bijoux barbares
et sassanides, des ivoires musulmans qui ont gardé le souvenir
de l’art ancien. Les calligraphes des manuscrits ont renouvelé
_et enrichi la stylistique ornementale. D’autre part, les imagiers
. du Caucase ont ressuscité le fond artistique de leur passé. Ils
_ l'ont pour la première fois appelé à une expérience monumentale
systématique. On entrevoit la signification de leur effort.
Si importantes que soient ces voies de transmission, nous
sommes obligé de reconnaître qu’elles n’expliquent pas encore
complètement tous les aspects du problème. Le style ornemental
de l’art roman paraît, en effet, plus proche de certains motifs
sumériens que l’ornement de la Perse sassanide, des chrétientés
d'Orient ou de l'Islam qui leur servent d’intermédiaire. On y
voit reparaître des éléments qui ne lui sont communs qu'avec
l’art de l’Asie ancienne et que les autres arts n’ont pas connus.
Toute la dialectique des métamorphoses y revit. La dépendance
des formes est plus nette, leurs liens internes sont mieux conser-
* vés, l’enchaînement plus logique que dans les arts de transition.
On voit renaître non pas des fragments, mais tout un ensemble
organique et ce qui est plus important encore, un système dont
12
90 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
l’imagier roman a immédiatement trouvé la clef. Ces formes,
il ne les a pas reçues passivement, il les a recréées, 1l a participé
à leur genèse, il les a enrichies. Avec les mêmes procédés de com-
position et la même technique de ses transformations multiples
il a constitué tout un répertoire nouveau, ignoré de l’ancien
Orient.
Cette coïncidence de la sculpture romane et des images de
l'Orient ancien implique une autre possibilité de liens que les
sources et modes d’influence orientale que nous avons allégués
jusqu'ici. Dans l’état actuel de nos connaissances, il est encore
difficile d'établir le sens dans lequel il faut diriger les recherches.
Est-ce en Asie ou en Europe ? M. Pottier (1) qui pose la même
question pour le cas du monstre à tête unique et à corps double
pense, comme Strzygowski, que c’est en Syrie ou en Anatolie
plutôt qu’en Occident que se nouent les deux cultures.
Nous ne le savons pas. Une chose éveille pourtant notre atten-
tion, c’est le caractère particulier du choix que l’artiste occidental
a fait dans le vaste répertoire asianique. Ce qui l’a frappé ce
ne sont pas les grands monuments mais des précieuses images
gravées sur des petits objets. Ébloui par l’Orient, il lui a pris
non pas sa sculpture architectonique qui aurait pu attirer son
attention de constructeur, mais le décor fourmillant des cachets,
des petites plaques, de la céramique. On a l’impression que
c'est surtout grâce à ces objets qu’il a pris connaissance des
trésors de l’Asie et nous devons nous demander s’ils ne lui ont
pas été plus facilement accessibles.
Nous sommes loin de penser que cet art mystérieux et
complexe a déterminé le style de l’imagier roman. La genèse de
sa sculpture est due à une multiplicité de facteurs divers. On y
(1) L'Histoire d'une bête, Revue de l'Art Ancien et Moderne, 1910, t. II, p. 430.
CONCLUSION 91
retrouve plusieurs courants qui se complètent, se continuent et
parfois même se contredisent. Avec la transformation archi-
tectonique de la composition se pose tout une série de problèmes
nouveaux : relief, modelé, cadre, emplacement sur l'édifice.
La compréhension des formes par un Occidental difière sensible-
ment de la pensée de l'Orient. Il a une autre conception du
légendaire, du monstrueux, du récit épique. Il a sa notion propre
de l’image de l’homme (1). La sculpture romane apparaît après
la floraison d’autres styles dont le souvenir laisse aussi des
traces. Elle réunit plusieurs mouvements. Sa formation défi-
nitive a été précédée par des expériences et des recherches
diverses. De l’ancien art de Sumer elle n’a emprunté qu’une
série de motifs dont, par une intuition singulière, elle a saisi
le secret.
L’imagier roman a compris le mécanisme de leurs méta-
morphoses figurées et l’a appliqué à sa propre gamme de formes.
Tout en étant basé sur les mêmes éléments et sur le même prin-
cipe, son répertoire ornemental, enrichi par les calculs de plu-
sieurs époques a ici un sens et un accent nouveaux.
(1) Cf. Focillon, L'art des sculpteurs romans, Paris, 1931.
Paris, 1933.
Le
. TABLE DES MATIÈRES
PAGES
ROTH ÉOE RANCE 5
CHAPITRE PREMIER
ANALOGIE DE PRINCIPES
* Stylistique ornementale de la sculpture romane. — Stylistique ornemen-
tale des arts primitifs de l’Asie occidentale ................... « 9
CHAPITRE II
RÊGLES ORNEMENTALES DANS LES ARTS ANCIENS
DE L'ASIE ET DANS L'ART ROMAN. L'ANIMAL
Animal en rinceau. — Entrecroisement du motif. — Dédoublement
symétrique. — Monstre à double corps. — Monstre bicéphale. —
+ Différents types de compositions. — Peau. en tresse ...:
CHAPITRE III
TL A
RÊGLES ORNEMENTALES. LE PERSONNAGE
Personnage ornemental. — Dédoublement bone — Personnage,
bicéphale. — Sirène à double queue. — Personnage entouré d’ani-
maux. — Compositions plus complexes .:.....................
CHAPITRE IV
CONCORDANCES ICONOGRAPHIQUES
Les démons. — Labartou et la luxure. — Les libations. — Les combats.
— Les scènes rustiques. — L’âne musicien. — Les adorations. — Les
personnages entourés d'animaux et la vision d’Apocalypse. — Le
. Bon Pasteur. — Daniel. — L’aigle héraldique MR An At oc ou
es .p
+,
15 ‘
31
49
94 ART SUMÉRIEN, ART ROMAN
CHAPITRE V
DE L'ART SUMÉRIEN A L'ART ROMAN
I. La transmission et les contacts. — II. Rôles respectifs des styles dans
la vie des échanges. — Les âges des métaux et la première couche
orientale en Europe. — L'art barbare : le règne des procédés abs-
traits et de la poétique des monstres. — Les arts du haut Moyen Age :
les tissus transmettent les motifs, non le procédé ornemental. — Les
arts précieux de l’Islam perfectionnent le réseau abstrait. — Les
manuscrits développent la technique ornementale et renouvellent
ES TES soctéanosoecooasdoom ado dn0 0000 OC OCEAN 59
PaGEs
CHAPITRE VI
LE ROLE DE LA TRANSCAUCASIE
Transcaucasie préhistorique et l'art de Sumer. — Renaissance médiévale
des arts asianiques en Arménie et en Géorgie. — Le Daghestan. —
Transposition monumentale de la stylistique ornementale. — Monu-
ments du Caucase et de l’art roman .......................... 75
ÉONCLUSIONEMERENL en intrants ERA RUE 89
HaDIeRTesEMAatIeres mn une -intete es cu M, ca 93
LIBRAIRIE ERNEST LEROUX, 28, rue Bonaparte, PARIS (6°)
FORME ET STYLE
Essais ET MÉMOIRES D'ART ET D'ARCHÉOLOGIE
En préparation :
FOCILLON (Henri). — Vie des formes. Esquisse d’une méthode
Un volume 18,5x?24 ‘, d'environ 100 pages, nombreuses figures dans le texte
ÉTUDES D'ART ET D'ARCHÉOLOGIE SOUS LA DIRECTION D'HENRI FOCILLON
FONTAINE (Georges). — Pontigny, abbaye cistercienne. Un volume
20 x 26 %, xt1-170 pages, 126 figures, 1928................... 170 fr.
GAL (Ladislas). — L’architecture religieuse en Hongrie du XI° au
XIIIe siècle. Un volume 20 x 26 %, xv-300 pages, 161 figures,
À MRC PASSER RTE NOT Euo Da 20 5 0 LS NRRIERRR 100 fr.
BALTRUSAITIS (Jurgis). — Etudes sur l’art médiéval en Géorgie et en
Arménie. Un volume 25 X 33 %, xv-112 pages, 1 carte et 101 pl.
NEPAL odadoanconcugouonncocdouo0d000 OPEN 800 fr.
STCHOUKINE (Ivan). — La peinture indienne à l’époque des grands
ë Moghols. Un volume 25 X 33 ‘, 214 pages, 100 planches hors-
Lexterslnfigures IDE TETE R en nil ete eue ose ee os + © 350 fr.
STCHOUKINE (Ivan).— Les miniatures indiennes de l’époque des grands
Moghols au Musée du Louvre. Un volume 20 X 26 ‘%, 108 pages,
2Diplanchesthors-Lex te MO2O PAPE ER RE meme see re ne te see 100 fr.
BALTRUSAITIS (Jurgis). — La stylistique ornementale dans la sculpture
romane. Un volume 20 x 26 °<, xt1-404 pages, 850 dessins et
dSiphotographies LOST E PER EE RERE ER TE bee e see eee ne cos 160 fr.
FOCILLON (Henri). — L'art des sculpteurs romans. Recherches sur
l'histoire des formes. Un volume 20 x 26 %, x1-296 pages,
BOiplanchesthors-LexLe OS IEP AR ER eme he o co ee ne tee 180 fr.
CROZET (R.). — L’abbaye de Noirlac et l’architecture cistercienne en
Berry. Un volume 20 X 26 %, 152 pages, 79 figures, 1932. ....... 60 fr.
CROZET (R.). — L’art roman en Berry. Un volume 20 x 26 ©, x11-
436 pages, 158 figures, 1 carte hors-texte, 1932................. 150 fr.
HENRY (Françoise). — La sculpture irlandaise pendant les douze
premiers siècles de l’ère chrétienne. Deux volumes 25 x 33 %,
236 pages, 145 figures, 1 carte, et 11 pages, 171 planches hors-
ra) JOÉS) 0000 UD ANR TA NUE ANNEE Le: | 500 fr.
HENRY (Françoise). — Les tumulus du département de la Côte-d’Or.
Un volume 20 x 26 %, 196 pages, 51 figures dont ? cartes, 1933... 180 fr.
DAVID (Henri). — De Sluter à Sambin. Essai critique sur la sculpture
et le décor monumental en Bourgogne aux xv® et xvi® siècles.
I. La fin du moyen âge. Un volume 20 x 26 ©, xx-400 pages,
2icartes l4difigures, 1933................hee ce UTILES 200 fr.
IT. La Renaissance. Un volume 20 x 26 ©£, xxx11-496 pages,
iNCarte R139Efigures; 1933.21... Lee ee r CECLTL 200 fr.
be PRESSES UNIVERSITAIRES DE France — VENDUE -Pans.